Dans la gueule du rap belge

En quête de légitimité, par amour des animaux et avec un côté loufoque assumé, Roméo Elvis a tout de suite parlé des reptiles quand il a commencé à rapper. Aujourd’hui, le fils de Marka et de Laurence Bibot est bien parti pour devenir le crocodile de la scène belge. ©Universal

Il a la cote, "notre" rap. Pourquoi? Comment? À quoi ressemble actuellement cette scène? Mode passagère? Tout au long de cette semaine, en quatre épisodes, L’Echo vous brosse un petit tableau de ce paysage musical qui a bien changé depuis les années 90.

On vous l’a peut-être déjà asséné: le rap est la nouvelle pop! Le style le plus écouté par une tranche loin d’être négligeable de consommateurs de musique. L’an dernier aux États-Unis, il s’octroyait ainsi 25% du marché! Même constat en Belgique, où la scène s’est développée, le milieu, professionnalisé et la production, devenue bankable côté concerts comme firmes de disques. Médiatisation aidant, on aurait même presque l’impression de vivre un Big Bang, particulièrement à Bruxelles devenue La Mecque du moment.

Des rappeurs belges, il s’en active pourtant depuis le début des années 90. Et même des doués. Mais à l’époque, ils n’avaient pas la visibilité que confèrent aujourd’hui les réseaux sociaux et les plateformes comme YouTube. C’est une explication – une, pas la seule – de l’ampleur prise par le genre urbain. Tenez, au début de notre interview, Roméo Elvis annonce sur Instagram la sortie prochaine de son nouvel album. Six minutes plus tard, paf: 1.200 likes! Ça l’amuse: "C’est parfois un support hystérique, donc il faut en tirer le bénéfice."

Roméo Elvis x Le Motel - Dessert

Maître mot du rap au plat pays? Probablement l’autodérision. Une certaine forme de légèreté, en tout cas. "Ce n’est pas prise de tête, on est Belges, on fait notre musique et voilà, résume Roméo Elvis. Etre Belge est aussi un peu exotique, ça rend la chose plus cool. Alors qu’avant, ‘rappeur de Bruxelles’, c’était une blague! En France, ça faisait bien rire, autour d’un petit rouge!" Oui… Mais on n’est plus à l’époque où Jacques Martin tentait de breaker comme les trois de Benny B! Détenteurs, entre parenthèses, du premier disque d’or du rap francophone.

Benny B - Mais Vous Êtes Fous

"Bruxelles arrive"

"Tu me verras porter le drapeau de ma ville/Quitte à me prendre le plus beau râteau de ma vie", lâchait en 2009 l’ogre Scylla. Avec son "BX vibes", il sonnait alors le rassemblement des troupes, sous une drache bien nationale. Sept ans plus tard, Roméo, Caballero & JeanJass, L’Or du Commun et toute la clique chantaient: "Bruxelles arrive" ("On est serrés dans une caisse"). "Ça m’a permis d’être validé auprès de ceux qui m’attendaient probablement au tournant, et d’autres qui me découvraient. Ça m’a installé en tant que… petit personnage public. Et à partir de là, on a assuré avec ‘Morale 2’."

Roméo Elvis - Bruxelles arrive (feat. Caballero)

À partir de là aussi, c’est tout l’Hexagone qui n’a cessé d’en redemander! De ce truc original, à propos duquel le Bruxellois Isha (ex-Psmaker) a une théorie: "C’est trop petit ici pour commencer à faire des clones…" Et Stan, son manager, de préciser: "Le truc du rap belge, c’est qu’à chaque artiste, c’est un nouvel univers."

ISHA - DOMAMAMAÏ (Prod. BBL)

Alors voilà. Outre-Quiévrain, on s’est entiché de Hamza, le rappeur de Bockstael. Et Booba, le Duc du rap game en France a pris Damso sous son aile. Un Damso qui enchaîne désormais Forest National et Olympia, planche sur l’hymne des Diables Rouges et écrit beaucoup aux toilettes. Question de tranquillité.

Damso - Θ. Macarena

Le Parisien Lomepal, lui, s’est trouvé chez nous des camarades de jeu, il y a six ou sept ans de ça. "La première fois que je suis venu à Bruxelles, c’était avec Nekfeu (issu du groupe 1995, et l’une des autres stars du rap français, NDLR). Il faisait un petit concert dans un bar du côté des Ursulines. Il y avait Caballero qui jouait ce soir-là, La Smala aussi, et plein de gens que je ne connaissais pas. Caballero nous a laissé un CD, on l’a écouté sur la route et on en a parlé un peu sur internet. Quand je suis revenu, on a connecté direct, Caballero et moi. Lui m’a fait connaître tout le monde ici, et je lui ai fait connaître tout le monde à Paris…"

Caballero & JeanJass - CHEF

De son point de vue, surévaluer le rap belge aujourd’hui en considérant qu’il va tout "niquer" (sic) est aussi bête que le sous-évaluer comme ce fut le cas dans le passé. "Il n’y a pas de frontières. Un bon artiste peut naître n’importe où, dans un petit patelin comme dans une grosse ville. S’il est belge et qu’il parle de sa culture, c’est chanmé. De là à dire qu’en ce moment, c’est la Belgique… C’est plus une coïncidence, c’est cool, mais il y a toujours eu du bon partout."

Hamza - Je m'évade

Roméo Elvis: "On aime se casser la tête"

Aux côtés de Damso, il est le rappeur aujourd’hui le plus en vue sur cette scène belge qui suscite même de l’intérêt hors de nos frontières.

DU TAC AU RAP

Son style?

"Rigolo" et "drôle."

Le rap bruxellois?

"Non, peut-être!"

Son modèle?

"Le rappeur californien Tyler, The Creator."

L’artiste bruxellois qui monte?

"Caballero."

Sa salle préférée à Bruxelles?

"Recyclart."

Sa salle préférée dans le Royaume?

"Le Reflektor, à Liège."

Cet été, Roméo Elvis sera encore de tous les festivals qui comptent. Et ce 16 février, on le retrouvera dans les bacs, avec "Morale 2luxe", un nouvel album comprenant le précédent ("Morale 2") et onze morceaux inédits, le tout commis une fois de plus avec son inséparable comparse: Le Motel.

Roméo-Angèle, Marka-Bibot

"C’est l’argent", s’amuse-t-il à répondre quand on lui demande ce qui les lie. "C’est bidon de répondre ‘la musique’, mais en même temps… C’est l’amour de la recherche: on aime se casser la tête, on ne se contente pas d’un beat simple. Chacun travaille de son côté, et on se retrouve quand ça doit se mettre en place, par le mix, les arrangements… ‘Morale’, c’est un centre de recherche: on y a chacun notre labo."

Certains rappeurs jouent des personnages. C’est moins le truc de Roméo Johnny Elvis Van Laeken, de son vrai nom. Vingt-cinq ans, frère d’Angèle, fils de Marka et de Laurence Bibot. "Sur scène, j’aime aussi jouer des rôles, mais je veux être transparent dans ce que je fais. Pour que les gens ne pensent pas que je me prends pour quelqu’un d’autre. Il y a une nuance… Ils comprennent que je sais qui je suis. Que je ne suis pas un usurpateur d’identité ou de style. Je ne suis pas venu piquer le style du rap… Je suis fils d’artistes, je viens d’un milieu aisé; j’essaie de rendre ce que je fais légitime, par le côté décalé."

Dans "Ma tête", "ma life"

Dans "Ma tête", il dit oublier pourquoi il raconte sa "life". Quand il n’oublie pas, il sait… "C’est ce qui se comprend le mieux, dans le public. Mais encore une fois, il y a une nuance, entre raconter sa vie et exposer les détails de son intimité. Le plus parlant, c’est ce qui nous touche directement. Parler de mes problèmes, et par exemple de mes acouphènes ("J’espère arriver à percer avant mon tympan", écrit-il ainsi, NDLR.), ça touche la sensibilité, on passe par la douleur, ça se retient plus facilement. Donc si je raconte ma vie, c’est parce que je me rends compte que ça touche les gens aussi."

Roméo Elvis, Le Motel - Ma tête

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