reportage

Dans la peau d'un élève de la Musica Mundi School

©Saskia Vanderstichele

Certifiée par Cambridge, la nouvelle Musica Mundi School, inaugurée à Waterloo, offre une formule d’humanités musicales unique en Europe occidentale, parcours d’excellence pour jeunes talents.

En bifurquant à gauche, on abandonne la silhouette du Lion de Waterloo qui se découpe dans la pénombre du soir pour filer cahin-caha, sur un sentier de pavés défoncé, vers une bâtisse impressionnante, dissimulée par d’épaisses frondaisons. La brique a la couleur de la lune ce soir-là, sanguine.

Bienvenue à la Musica Mundi School qui a installé ses quartiers dans l’ancien monastère de Fichermont. Dans la cour centrale, les notes de piano qui s’échappent du corps central du bâtiment ne trompent pas. C’est le "Rach 3", le "Troisième concerto" de Rachmaninov, l’un de tubes de tout aspirant aux premiers prix du Concours Reine Elisabeth…

Nikita vient de débarquer de Biélorussie pour rejoindre l’internat et la vingtaine de talents, de 10 à 18 ans, attirés par ce tout nouveau projet pédagogique global, qui cumule, comme dans des humanités sportives (étendues aux deux dernières années du primaire), un enseignement général, validé par le diplôme universel de Cambridge, et une formation musicale d’excellence, légitimée par des maîtres de réputation internationale.

Nikita ne cache d’ailleurs pas sa fébrilité. Ce concerto, bien qu’il le connaisse déjà par cœur et que ses doigts fassent impression, il ne le travaille que depuis un mois et s’y est attelé tout seul, comme un grand. Or, dans deux jours, il doit le présenter au pianiste français Jacques Rouvier, l’un de ces éminents pédagogues qui viennent régulièrement en résidence pour parachever le travail du corps professoral de Musica Mundi.

©Saskia Vanderstichele

En l’occurrence, celui de la pianiste Hagit Hassid-Kerbel qui a fondé l’école avec son mari, le violoniste Leonid Kerbel, après avoir porté pendant 20 ans le stage-festival Musica Mundi. En sa compagnie, nous rejoignons l’ado, sous le coup de 20 heures, pour une leçon expresse sur le modèle "B" acheté en leasing chez Steinway, la prestigieuse marque qui équipe toute l’école de sa gamme de pianos d’exception. "What is ‘time’?, l’interrompt Hagit Kerbel. There is a difference between ‘time’ and ‘timing’. ‘Timing’ is exactly the right moment where you put the note, when it’s the good moment." Et de le reprendre sans ménagement lorsqu’accaparé par cette nouvelle information, il en oublie sa main gauche… "Tu ne me convaincs pas, ce n’est pas logique, poursuit-elle en anglais. Tu sais ce que l’orchestre va faire ici. Si tu joues comme ça, je te le promets, on ne va pas t’entendre." Et d’imprimer sur le dos du jeune prodige un swing par lequel tout son corps, et non plus seulement ses doigts, va faire entrer l’instrument en vibration et imposer le futur soliste.

"Je le vis très bien de faire 40 heures, car c’est ce que j’ai toujours voulu et j’ai dû me battre pour l’avoir."
Tailin
Pianiste Belge de 15 ans

On quitte cette salle de musique de chambre qui jouxte l’ancienne chapelle néogothique, transformée en salle de concert de 400 places, pour arpenter les classes, distribuées autour du cloître. Au mur, des portraits monumentaux de compositeurs dardent leur regard tutélaire, tandis que chaque classe reprend le nom d’autres musiciens célèbres. Dans la "Paganini", Hagit Kerbel nous montre le tableau, vierge d’un côté et barré de portées de l’autre. "Ce tableau résume l’école Musica Mundi, s’amuse-t-elle. Dans cette classe, on donne généralement le cours d’allemand, mais lorsque la classe Ysaÿe est prise, on peut tout aussi bien y enseigner le cours d’harmonie, de théorie et d’histoire de la musique." 

La salle d’à-côté, la plus grande, a été baptisée "Beethoven", comme pour bien signifier qu’en ces murs, il est la clé de voûte de l’enseignement musical. Mais c’est la "Global perspective" que l’on apprend surtout ici. Il s’agit du label donné par Cambridge pour actualiser la géographie et l’histoire en fonction de thèmes à la carte, choisis par l’école.

Les chiffres clés

1 million d’euros

Budget annuel

L’école est financée par des fonds privés (Martin’s Hotels, Banque Delen, etc.) et par la Loterie nationale. Les promesses de dons couvrent 450.000 euros durant 5 ans. Il en faut donc encore 550.000 par an. Le minerval s’élève à 25.000 euros par an en chambre simple et 23.000 en chambre double, avec possibilité de bourses (50% maximum).

40 heures

Horaire hebdomadaire

Théorie comprise, le volume de cours de musique s’élève à 22h/semaine, les cours généraux à 15-17h/semaine. Dans les studios isolés, le travail de l’instrument peut se poursuivre en soirée et le week-end pour les internes.

90

Nombre d’élèves max.

Pour cette première année, ils sont déjà 23 pianistes, violonistes, violoncellistes, harpistes et clarinettistes, dont 9 Belges (d’origines diverses) et 9 qui avaient déjà fréquenté l’été le stage-festival Musica Mundi. Pays représentés: Turquie, Russie, Biélorussie, Pologne, Slovénie, Luxembourg, Pays-Bas, Malaisie et Belgique.

Et l’on comprend vite que les jeunes passeront au crible les événements et les productions artistiques qui ont émaillé 400 ans de compositions musicales, celles-là même qu’ils seront amenés à travailler. "S’ils jouent le concerto ‘L’Empereur’ de Beethoven, il faut qu’ils comprennent qui était cet empereur", reprend Hagit, faisant allusion à Napoléon et à la bataille de Waterloo.

Des réunions sont d’ailleurs organisées entre les professeurs pour que chacun se tienne au courant de ce qu’enseignent les autres. "Il est difficile de faire un lien direct entre mon cours et l’enseignement de la musique, nous dira le lendemain Paul Motwani, le prof de maths et par ailleurs champion d’échecs. Mais on peut très bien transposer la manière de résoudre un problème complexe en le décomposant, tout comme on le ferait pour un passage difficile au piano. C’est le même état d’esprit."

7 heures, violon en main

Hagit Kerbel se poste à présent devant le programme de la semaine que tout le monde peut consulter et qui débute… aux aurores. 7h: début des répétitions, au saut du lit; 8h40: petit-déjeuner. À 9h, les cours académiques commencent (les langues, dont l’anglais, langue véhiculaire de l’école, les maths, sciences, global perspective et sport), entremêlés de solfège, d’harmonie, d’histoire et de théorie de la musique.

©Saskia Vanderstichele

Enfin, vers 15h, les jeunes musiciens se mettent à travailler leur instrument jusqu’au dîner, et reprennent par après s’ils sont inspirés ou se délassent dans la salle de jeu.

Un peu éberlué, nous rejoignons notre lit sous les combles déserts, après une interminable transhumance dans les couloirs du monastère qui évoque "Poudlard", l’école des sorciers de Harry Potter.

À 7 heures tapantes, le lendemain, ils sont bien tous debout et s’échauffent déjà, derrière la porte de leur studio de répétition. Depuis le couloir, on entend des bribes de Bach chez les violonistes, comme un orchestre qui s’ébroue, tandis que les doigts des pianistes se dérouillent sur l’inévitable Hanon.

Au petit déj’, ils sont frais comme des gardons… "Ici, je ne dois plus courir comme un dératé pour avoir mon train après l’école, explique Tailin, 15 ans. Moi, je le vis très bien de faire 40 heures, car c’est ce que j’ai toujours voulu et j’ai dû me battre pour l’avoir." Joshua embraie: "Il y a une émulation quand on est tous ensemble. Quand tu entends ton copain travailler, tu te dis: – ‘Merde, moi aussi je devrais y aller!’"

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