interview

Diana Damrau illumine Meyerbeer

Inoubliable "Reine de la nuit" ©JÜRGEN FRANK

La célèbre soprano allemande sert l’inventeur du grand opéra français avec une dizaine d’airs admirablement colorés. Et partage sa vision très lucide du métier… de star. 5/5

Sa voix de soprano colorature monte dans les aigus avec une virtuosité déconcertante tout en offrant un médium d’une rare profondeur. Aussi à l’aise dans Mozart (inoubliable "Reine de la nuit") que dans le bel canto ou le Lied, Diana Damrau peut tout se permettre vocalement. Ce qui nous vaut trois Diana Damrau. La bête de scène, d’abord, que s’arrachent les grandes scènes lyriques, du MET à la Scala. L’amoureuse du Lied, qu’elle sert avec une aisance absolue dans cette langue qui est la sienne. L’artiste passionnée, enfin, qui enregistre par plaisir des programmes plus personnels que grand public. Son tout nouvel album, consacré à Giacomo Meyerbeer, cet Allemand qui inventa le grand opéra français, en est une nouvelle preuve. Elle assume: "Les disques ne sont pas là pour faire de l’argent, ni même pour se faire connaître, mais pour montrer les trésors que nous ont légués les compositeurs. Au-delà du répertoire, il y a toujours des joyaux à découvrir.
C’est cela qui m’intéresse vraiment", nous confie-t-elle d’emblée, avec un enthousiasme latin, à la francophilie revendiquée. "Le français est une langue si poétique, si subtile…". Son label, en tout cas, la suit dans ses projets. En signant en 2006 un contrat d’exclusivité avec Virgin/EMI (devenu Erato/Warner), son directeur Alain Lanceron, grand découvreur de talents, lui avait d’emblée donné le feu vert pour ce disque Meyerbeer. Voici donc enfin dame Damrau en ambassadrice de choc, avec des airs d’opéra en trois langues, rappelant que l’auteur de "Robert le Diable" et des "Huguenots" composa en français, mais aussi en italien et en allemand.

Diana Damrau: On dirait presque trois compositeurs différents. Je voulais montrer toutes les facettes de cet artiste somme toute très européen. Mais je désirais aussi vraiment rendre hommage à tout son univers orchestral et vocal. Chanter sa musique, pour moi, c’est comme si je chantais du bel canto français. Avec toutes ses difficultés, mais aussi toutes ses beautés.

Un CD Meyerbeer, c’est peu banal quand même…

Diana Damrau records Meyerbeer: Grand Opera

Je sais que la situation du disque classique est difficile. Mais je ne suis pas une machine de marketing. Je refuse de faire mousser ce qui ne le mérite pas. Ce qui est beau n’a pas besoin de tricherie. Et Meyerbeer me fascine depuis mes études.

Votre rapport au public est très fort, comme on l’a encore vu lors de votre récital au Luxembourg, il y a 2 semaines. Presque charnel…

Oui, la scène est essentielle pour moi. J’aime jouer avec le quatrième mur de la scène, le mur ouvert, qui est celui du public. Je peux communiquer avec lui, surtout en concert, sans décor ni costumes. Il ne s’agit pas seulement d’interpréter une belle ligne mélodique, mais aussi d’incarner le caractère du personnage pour vraiment exprimer ce que le compositeur a voulu. Je ne chante jamais rien par hasard…

Venons à l’opéra. Vous avez toujours choisi vos rôles au bon moment pour votre voix. Comme Violetta, dans "La Traviata", très longuement mûrie…

"Mais l’essentiel, pour moi, reste de transmettre des sentiments. Je veux toucher les gens, les bousculer dans leur tête, montrer la beauté aussi".
Diana Damrau
Soprano

C’est exact. Pour interpréter l’histoire de cette courtisane, il faut se rappeler d’abord qu’elle vivait à une époque où les femmes n’avaient aucun droit. Or, elle a eu le courage de vivre comme un homme, d’assumer ses choix et de les payer très cher. Un tel personnage est écrasant. Mais il l’est aussi vocalement, car c’est quasiment du "bel canto drammatico", virtuose au premier acte, lyrique au deuxième et dramatique au troisième.

Avec la maturité, votre voix de soprano coloratura évolue vers un lyrisme plus profond…

Oui, elle va davantage vers le dramatique. C’est là que ma voix s’épanouit le mieux aujourd’hui.

Et dans des rôles tragiques, vous qui aimez tant rire…

Meyerbeer - Grand opéra. Diana Damrau/Orchestre de l’Opéra de Lyon/Emmanuel Villaume. 1 CD Erato. Note: 5/5 ©rv doc

Ah, des femmes qui luttent, il y en a dans toute l’histoire de l’opéra! Il est vrai que j’ai aussi besoin de temps en temps d‘une bonne comédie pour souffler un peu (elle rit).

Mais l’essentiel, pour moi, reste de transmettre des sentiments. Je veux toucher les gens, les bousculer dans leur tête, montrer la beauté aussi. La musique doit faire bouger quelque chose en eux. C’est une thérapie!

Pour vous ou le public?

Les deux! Je dois évidemment d’abord être ma propre thérapeute, pour surmonter tous les défis propres au rôle et à la musique. Pour dompter mon corps aussi, car c’est un métier épuisant. L’été passé, j’ai dû annuler ma participation aux Chorégies d’Orange, car c’était la fin de la saison, j’étais épuisée. Il faut savoir l’accepter.

Comment résister malgré tout à la pression?

En gardant les pieds sur terre, en étant connectée à sa famille, à ses proches, à la nature. Il faut savoir rire pour se sentir bien, et vivre la vraie vie pour chanter vrai. Interpréter un personnage sur scène ne peut pas être le fait d’une machine à chanter. Sinon, on n’est qu’un clown, une poupée mécanique bien huilée. Or une poupée n’a pas d’émotions!

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