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Emma Kirkby, la muse de la musique ancienne

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Deux coffrets indispensables rendent hommage à la soprano anglaise, emblème des années 1970-1990. Pas une ride! Par Stéphane Renard

À l’époque, c’est-à-dire en 2007, l’affaire avait secoué le petit monde de la musique classique, et pas seulement outre-Manche où le "scandale" était né. Le "BBC Music Magazine", mensuel de référence international, avait demandé à un panel d’experts de dresser le Top 20 des plus grandes sopranos de tous les temps. Si la (controversée) Maria Callas remportait la première place, et si le palmarès oubliait en revanche les Anna Netrebko, Renée Fleming et autres divas du moment, la vraie surprise de ce classement très subjectif fut d’y découvrir Emma Kirkby, en très honorable 10e position. La cantatrice se trouvait ainsi promue aux côtés de Sutherland, Caballé, Popp, Schwarzkopf, Crespin, Tebaldi, ce qui en disait long sur le niveau d’excellence de ces compétitrices convoquées malgré elles.

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Cette affaire de gosiers entraîna d’inévitables gorges chaudes. Comment expliquer qu’un jury – sinon le fait qu’il fut anglo-saxon – avait osé glisser Emma Kirkby dans un tel florilège de cordes vocales habituées aux pyrotechnies les plus invraisemblables? Si Emma s’était en effet taillé une légitime réputation, c’était dans le répertoire combien subtil de la Renaissance anglaise et des grands airs baroques, poussant la vocalise jusqu’à Handel, Bach et même Mozart. Mais elle avait en revanche laissé la flamboyance de l’opéra du XIXe siècle à ses consœurs aux poumons nettement plus puissants.

De la chorale à la carrière soliste

L’anecdote n’en reste pas moins révélatrice de l’importance qu’Emma Kirkby, 66 ans aujourd’hui, a représentée pour les mélomanes à la grande époque de la redécouverte de la musique ancienne. Elle reste aujourd’hui encore celle qui fut une muse emblématique, préférant bien souvent l’introspection et la perfection, même un peu froides, à la démonstration toute latine. Passionnée par la philo et l’histoire du XVIe siècle, cette fille d’un officier de la Navy ne se destinait pourtant pas au chant. Mais elle avait eu le bon goût, comme tant de jeunes Britanniques, de participer à une chorale – en l’occurrence la prestigieuse Schola Cantorum d’Oxford. Elle rencontre aussi les stars naissantes de la musique ancienne en pleine effervescence, dont le luthiste Anthony Rooley et le chef d’orchestre Christopher Hogwood. Sa vie bascule.

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Inutile de choisir entre les coffrets que lui consacrent aujourd’hui les deux labels mythiques de cet âge d’or, L’Oiseau-Lyre (Decca) et Erato (Warner). Les 12 CD du premier et les 5 du second se complètent habilement et constituent une discothèque d’autant plus exceptionnelle qu’elle n’a pas pris une ride, ce qui n’est pas le cas de bien des rééditions.

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Du côté de L’Oiseau-Lyre, qui réédite des enregistrements des années 1978 à 1990, une large part est naturellement consacrée à la période élisabéthaine et à son cher John Dowland. Mais Kirkby y croise aussi, avec le même naturel, ces insulaires de souche (Lawes, Purcell…) ou d’adoption (Handel) qui ont écrit quelques-unes des plus belles pages de la musique anglaise. La même aisance l’accompagne dans plusieurs cantates de Bach, dont celle du café. Dans Mozart et Haydn, enfin, qui nous éloignent de sa période de prédilection, la voix atteint sans doute ses limites. Mais diable que tout cela reste exquis et sans ride.

Plus modeste, le coffret Erato, avec ses CD de 1985 et 1989, n’en est pas moins tout aussi passionnant, par ses joyeuses escapades en compagnie de Handel, encore et toujours, mais aussi de Abel, Arne, Boyce…

Par le timbre et la fraîcheur de sa voix, par la limpidité de son chant, Emma Kirkby a toujours refusé le vibrato cher aux romantiques, privilégiant la pureté du discours musical. Regoûter aujourd’hui à cette évidence sans fard a tout d’une extraordinaire cure de jouvence.

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