Emmanuelle Bertrand, violoncelliste: "Un concert, c’est respirer ensemble"

©photo: © Philippe Matsas

Elle interprète les "Suites" de Bach au festival de l’Été Mosan et signe un CD Brahms avec son complice Pascal Amoyel. Petit portrait d’une grande violoncelliste, qui aime "suspendre le temps pour le faire exister".

Bach et Brahms pour ses deux derniers CD, voilà un choix qui peut surprendre. Car si Emmanuelle Bertrand n’a jamais boudé les classiques, son parcours est surtout riche, tant à  la scène qu’au disque, de noms peu choyés par le marketing – Alkan, Bloch, Greif, Dutilleux, Cavanna… Sans parler des spectacles montés avec son mari le pianiste Pascal Amoyel. On pense au «Block 15», l’histoire de musiciens à Auschwitz sauvés par la musique, ou au «Violoncelle de guerre» de Maurice Maréchal, fabriqué à la hussarde dans les tranchées de 14-18. «Des histoires bouleversantes», insiste-t-elle. «La musique a été pour certains le seul fil les rattachant à la vie.» Utile piqûre de rappel aux thuriféraires de la culture jugée non essentielle…

On a compris qu’Emmanuelle Bertrand, archet lumineux de la grande école française du violoncelle, trace sa voie comme elle l’entend. Dédicataire d’œuvres de Bacri, Berio, Escaich ou Cavanna, exploratrice de partitions oubliées, assoiffée de découvertes… Elle recréait ainsi récemment le (très beau) «Concerto pour violoncelle» de Marie Jaëll, compositrice française décédée en 1925 et injustement oubliée. «Si vous aviez été un homme, votre musique aurait été sur tous les pupitres», confia pourtant à cette femme d’exception… Franz Liszt.

Mais pourquoi Emmanuelle Bertrand s’en va-t-elle autant butiner hors des chemins tout tracés? La réponse est immédiate, soleil dans la voix: «C’est mon ADN. Il me pousse vers de la musique moins connue, car elle me permet d'être plus juste avec moi-même. Cela dit, cette envie de partir d’une page blanche, je l’ai désormais aussi pour le grand répertoire, qui ne m’a jamais quitté. Aujourd’hui, je veux faire la part des choses entre les interprétations avec lesquelles j’ai vécu, qui sont une forme de culture, et celles qui passent vraiment au travers de moi.»

J.S. Bach, Cello Suite no.1, I. Prélude | Emmanuelle Bertrand

Retour aux sources

Les «Suites» de Bach, qu’elle n’a gravées qu’en 2019, témoignent de cette sincérité. «Je n'avais jamais voulu les enregistrer car il y a tant de versions que je ne pensais pas pouvoir apporter quelque chose de différent. Ma rencontre avec un violoncelle du Vénitien Carlo Tonini a tout bousculé.» Cet instrument-là, du début du XVIIIe siècle, lui fait oublier un temps son moderne Prochasson. «Avec le Tonini, l’appel a été irrépressible! C’est un violoncelle baroque, qui n’a donc pas de pique et est monté de cordes en boyau. Un vrai retour aux sources. Le chemin entre la partition et mes doigts est beaucoup plus court. Du coup, le mental cède devant le ressenti. On joue cette musique telle qu’elle vous traverse et non telle qu’on la conçoit. Vertigineux!»

"Cette envie de partir d’une page blanche, je l’ai désormais aussi pour le grand répertoire, qui ne m’a jamais quitté."
Emmanuelle Bertrand
Violoncelliste

Vertige encore, mais romantique cette fois, pour son nouveau CD Brahms, qu’elle signe avec Pascal Amoyel pour leurs vingt ans de compagnonnage musical. Le disque s’ouvre sur la «Sonate en mi mineur», qui fut leur tout premier duo. «Nous nous sommes rencontrés lors d’un festival. C’était la seule partition que nous avions trouvée pour faire de la musique à deux. Dès les premières mesures, on a su que nous allions jouer ensemble pour le restant de nos jours! Les deux sonates étaient incontournables pour ce CD – le 2e mouvement de celle en fa majeur est un immense vaisseau – et nous y avons joint un recueil de lieder, petites formes sublimes au violoncelle.» 

Camille Saint-Saëns - Cello Sonata No. 1 in C Minor, op. 32 - Emmanuelle Bertrand et Pascal Amoyel

L’essentiel plutôt que le texte

L’autre rencontre marquante dans la vie d’Emmanuelle, c’est celle qui l’amènera en 1999 chez Henri Dutilleux. Elle veut son blanc-seing avant d’enregistrer ses «Trois strophes sur le nom de Sacher», où «il peut y avoir jusqu’à 5 indications sur une seule note!» Le compositeur, dont elle restera proche jusqu’à son décès en 2013, va l’adouber. «Lorsque j’ai joué son œuvre, il m’a dit que j’en avais saisi l’esprit et que je pouvais dès lors prendre toutes les libertés... L’essentiel plutôt que le texte.

Cette phrase n’a cessé de me nourrir, m’incitant à ne plus voir le discours comme une finalité mais comme un point de départ. Cela a été une révélation. Si Dutilleux me disait cela, Schumann aurait pu me dire la même chose… L’écriture d’un compositeur est une compression de sa pensée musicale.» Remonter le fil de cette pensée, «c’est ouvrir un espace infini. Il ne s’agit plus de tout mettre en place pour ‘bien faire’ mais au contraire de se demander ce que l’on veut exprimer soi-même.»

"Avec ce nouveau violoncelle, le mental cède devant le ressenti. On joue cette musique telle qu’elle vous traverse et non telle qu’on la conçoit. Vertigineux!"
Emmanuelle Bertrand
Violoncelliste

 Cette exigence d’authenticité se nourrit chez Emmanuelle Bertrand de l’incessant besoin de partager cette musique «qui nous tire vers le haut et fait oublier tout le reste». Partage mis à mal par cette année de confinement, preuve a contrario du rôle de la culture, nous y revoilà: «La montée de la violence en France cette dernière année ne s’explique certes pas que par la disparition du spectacle vivant. Mais il est évident que la musique participe à un socle alimentant le vivre-ensemble. La partager lors d’un concert, c’est respirer ensemble!»

Récital Bach et CD Brahms

  • Intégrale des "Suites" de Bach en deux parties, le 21 juillet, à 16 heures et 18 heures, au Château de Deulin, à Hotton: www.etemosan.be
  • Parution du CD Brahms le 23 juillet.

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