Enseignement | Ceci n'est pas une chapelle

Mercredi passé, après les cours, José van Dam échangeait avec Jacqueline Bir lors d’une grande conférence de la Chapelle. ©MF -144

Une 3e édition de son festival MuCH qui mobilise ses élèves, alumni et maîtres en résidence, une nouvelle extension de ses infrastructures et un coffret Ysaÿe: la Chapelle musicale Reine Elisabeth fête ses 80 ans en affirmant son indépendance et ses ambitions. Reportage in situ.

En débarquant au domaine d’Argenteuil, près de Waterloo, certains visiteurs s’imaginent encore qu’ils vont tomber sur une chapelle dans les bois. L’endroit à l’évidence est bucolique et, au petit matin, une horde de cerfs paît le long d’une clôture avant de toiser le manant qui les observe et filer vers plus paisible pâturage. Mais le bâtiment de verre qui se dresse face à la forêt a plutôt des allures de ruche quand s’ébrouent, dans ses studios de répétition, les jeunes musiciens qui achèvent ici leur formation d’élite.

MuCH Waterloo Festival 2019 - Opening Concert - 80e Anniversary of Musicchapel

On les croise au petit matin dans l’"artists village", en contrebas de la passerelle qui relie la nouvelle aile de 2015 et le bâtiment historique, inauguré par la Reine Elisabeth, le 12 juillet 1939, à l’instigation du célèbre violoniste Eugène Ysaÿe, fait Maître de chapelle de la Cour de Belgique par Albert Ier et à qui l’on doit également le Concours Reine Elisabeth.

Much Waterloo festival et Box YSaÿe

Jusqu’au 16/6 (5 lieux à Waterloo)

Plus de 25 concerts et événements avec tous les élèves, les maîtres et invités, dont le chœur Equinox à finalité sociale. Traditionnelle garden party, le 16/6, de 11 à 17 heures.

5 CD Ysaÿe à paraître en décembre

Dont deux concertos inédits: celui en ré, édité par la Juilliard School, et celui en mi qui a fait l’objet d’une édition critique par le musicologue de la Chapelle, Xavier Falques. Marie Cornaz, de la Bibliothèque royale, publiera également une biographie du violoniste belge et fondateur de la Chapelle musicale Eugène Auguste Ysaÿe, chez Brepols.

Infos > ici

Entre bols de céréales, verres de jus d’orange et cafés serrés, on craque pour la pâte de spéculoos et de cacahuètes. La drôle d’ambiance de la veille au soir n’est plus qu’un lointain souvenir, lorsque la classe de chant fêtait la fin du "Voice marathon", l’examen qui conditionne la poursuite du cycle de formation, et qui en a laissé certains sur le carreau. Une gageure pour ces jeunes musiciens dans la vingtaine qui ont dû défendre le travail d’une année, en un quart d’heure, devant un public, leurs coaches transformés en jurés et des agents artistiques venus repérer l’une ou l’autre recrue.

"Vous dégagez une certaine virilité: on peut projeter sur vous des rôles de jeunes premiers. C’est une chance."
Sophie Koch
Mezzo-soprano et "guest coach" de la Chapelle

"J’ai été déstabilisé par l’agent espagnol qui m’a dit que je n’avais pas la voix pour Fenton (le jeune gentilhomme du "Falstaff" de Verdi, NDLR), où je me sens pourtant bien", témoigne Valentin Thill, 25 ans, un ténor français repéré par José van Dam au Conservatoire d’Aix-en-Provence. "Il faut accepter qu’on soit jugé sur l’instant, commente la mezzo française Sophie Koch, qui débriefe l’épreuve. Vous avez un peu raté l’aigu dans le Verdi. C’est normal, vous êtes encore jeune; mais tout le monde a reconnu votre solidité et la jolie couleur de votre voix. On vous a bien noté." La "guest master", bien au fait du monde sans pitié de l’opéra, ne le cajole pas outre mesure. "Dans deux ans, on sera peut-être moins indulgent, avertit-elle en brocardant les diktats du jeunisme et la concurrence féroce venue de l’Est. On doit intégrer cela dans nos critères de sélection. Mais vous avez le physique de votre voix. Vous dégagez une certaine virilité: on peut projeter sur vous des rôles de jeunes premiers. C’est une chance."

La Chapelle Royale Reine Elisabeth à Waterloo. ©© Michel Cooreman

À l’étage du dessous, dans le sublime écrin Art déco du Studio de la Reine, on entre dans le vif du sujet. Il y a là Lila Hajosi, une mezzo française, également en provenance d’Aix, devant un piano grand ouvert, soutenant deux yeux qui la scrutent. Comme dans "Le Maître de musique", le film qui l’a fait connaître au grand public, José van Dam, titulaire de la classe de chant et ancienne gloire lyrique, quitte d’un bond son club et chante de concert chaque parole du "Qui tollis" de la "Petite messe solennelle" de Rossini qu’elle chantera ce jeudi soir avec Valentin, la soprano Marianne Croux et la basse Charles Dekeyser. "Avec des lèvres molles, c’est mort! Quand tu as un passage difficile, ce n’est pas en chantant fort que tu vas y arriver mais en articulant. Dans le diaphragme, on forme un diamant brut. Tu as déjà vu un diamant brut? C’est moche… Il faut le tailler avec les lèvres." "Commence par débloquer la mâchoire et essaie de moins nager avec tes bras", lance-t-il encore avant un: "C’est mieux!"

La chapelle en 3 chiffres

3 millions d’euros de budget

Privé (80%)   Public (20%). Main sponsors: ING, Proximus, Ginion Group.

69 étudiants en résidence

Et 12 artistes associés en résidence.

300 concerts par an

La majorité en coproduction. 100 à 120 concerts en production propre dont 80 donnés à la Chapelle même.

 

Ainsi s’égrène le quotidien des 69 pianistes, violonistes, altistes, violoncellistes, chanteurs et chambristes en résidence, généralement pour 3 ans, qui logent à l’année ou viennent pour des sessions de travail de dix jours, comme l’excellent Quatuor à clavier Aurora. D’autres encore, dans un stade ultime, reviennent pour des projets spécifiques comme les Canadiens du Quatuor Rolston, de retour pour enregistrer le sextuor "Souvenir de Florence" de Tchaïkovski, en coproduction avec le label Outhere et le Concours de Banff qu’ils ont remporté en 2016. "Ce n’est pas grave qu’il y ait différents paliers, explique Bernard de Launoit, le CEO de la Chapelle dont il a pris les rênes en 2004. On est dans un format post-master pour ces jeunes sortis de la Juilliard à New York, du Conservatoire de Paris ou de Hochschulen allemandes. On est là pour mettre la dernière couche à leur apprentissage. Et c’est une spécificité de la Chapelle: on aime bien garder un contact avec les meilleurs d’entre eux pendant plusieurs années."

C’est le cas des violonistes Lorenzo Gatto et de Yossif Ivanov, deux seconds lauréats belges du Concours Reine Elisabeth, qui vont seconder Augustin Dumay, titulaire de la classe de violon. "Tout se fait ici, reprend Bernard de Launoit, mais c’est la richesse de ce lieu que d’être à l’écart sans être isolé." Et c’est ce qu’apprécient Lila – "on n’est pas sous cloche" – et Valentin – "on nous laisse beaucoup de liberté pour faire des projets à l’extérieur".

11 concerts par an

"C’est une spécificité de la Chapelle: on aime bien garder un contact avec les meilleurs de nos élèves pendant plusieurs années."
Bernard de Launoit
CEO de la Chapelle musicale

Le jeune ténor est intermittent du spectacle, d’autres ont déjà un agent qui les fait tourner. Et tous participent aux productions de la Chapelle. C’est le deal passé avec chaque résident: contre le gîte, le couvert, les cours et la recherche de sponsoring et de mécénat pour les prendre en charge, chaque jeune s’engage à donner dix concerts gratuits par an et un onzième, rémunéré selon les barèmes repris dans son "coaching book", sorte de contrat qui définit ses droits et devoirs. Car la Chapelle, c’est aussi 300 concerts par an, dont une centaine de productions propres qui permettent notamment aux jeunes de se faire des planches dans un réseau qui ne se limite plus aux opérateurs belges comme La Monnaie, Bozar ou Flagey. Aujourd’hui, l’institution tisse sa toile jusqu’au Canada et aux Etats-Unis (L'Echo du 16/11/18) tandis que la communauté de "Friends" qui la finance croît au même rythme (80% du budget annuel de 3 millions d’euros proviennent du privé).

"Quelle est votre disponibilité?", s’enquiert d’ailleurs Bernard de Launoit, lors de l’audition d'entrée du Quatuor Karski, fondé il y a un an à peine au Conservatoire flamand de Bruxelles. Une information aussi importante que son potentiel d’évolution, qui doit être rapide et décisif, qu’Eckart Runge, le fameux violoncelliste du Quatuor Artemis, en résidence, et Anne-Lise Pirotte, la directrice artistique de la Chapelle, tentent d’évaluer à partir d’un mouvement de Haydn et de Debussy.

Aurora Piano Quartet | Brahms: Piano Quartet #3 in C Minor, Op.60 - 2. Scherzo: Allegro

Sur la scène de la petite salle de concert, les quatre musiciens de l’Aurora qui la foulent depuis un an n’ont pas l’air de se plaindre de la pression. Toutes les remarques de la veille, assénées par leur professeur de musique de chambre, Miguel da Silva, ont été intégrées. Du travail sur le caractère, la couleur du son, le jeu d’ensemble et les phrasés, il ne subsiste que la beauté et à la grâce de Mozart, à la satisfaction du public et du jury. Un nouvel ensemble est né.

Vue sur la Chapelle depuis la future salle de répétition. ©Synergy international

Le nouveau tournant immobilier des 80 étés

Déjà agrandis en 2015, les murs de la Chapelle Musicale, victime de son succès, peinent à héberger tous ses projets. Une nouvelle aile pavillonnaire verra le jour d’ici 2022.

Depuis l’ouverture de ses murs waterlootois le 11 juillet 1939, la Chapelle Musicale s’est définie comme un centre d’excellence musicale dont la particularité est la résidence d’artistes sur le site. Comme l’avait voulu la Reine Elisabeth, cet "écrin au milieu de la nature" dessiné par Yvan Renchon et classé il y a 25 ans est devenu un bâtiment iconique.

De 1939 à 2004, il a ainsi accueilli sans discontinuer 8 à 12 jeunes talents en résidence pour des périodes de3 ans. Mais depuis 2004, ses dirigeants ont lancé un nouveau programme d’excellence, plus ouvert et plus flexible, à l’attention de dizaines de jeunes musiciens venant du monde entier. Et très vite, le besoin d’adapter les infrastructures d’accueil et de travail à la nouvelle envergure artistique est devenu une évidence et une urgence.

Dix ans plus tard, le 27 janvier 2015, une nouvelle aile annexe remarquablement intégrée au bâti historique existant, l’Aile de Launoit,a été inaugurée par la Reine Paola.

Cette nouvelle configuration devait permettre d’accueillir plus de jeunes artistes en résidence, de manière prolongée ou par intermittence. Elle a eu comme conséquence le développement sans précédent du projet artistique de la Chapelle avec, chaque année, de 60 à 80 artistes en résidence. Et elle a permis l’ouverture de cet univers clos au monde extérieur, par l’organisation d’une saison de diffusion (MuCH) et d’activités diverses. "L’extension avait été pensée comme un fond de scène pour le bâtiment de 1939", se souvient l’architecte Sébastien Cruyt.

Vue sur la Chapelle

Succès oblige, près de 5 années après ce tournant stratégique, le besoin de nouvelles extensions tombe à nouveau sous le sens. Deux projets distincts et complémentaires sont aujourd’hui dans les cartons.

Sur le site historique de Waterloo d’abord, le développement de nouveaux lieux de résidence et de répétition est devenu une nécessité motivée par le succès du programme artistique renforcé depuis 2015.

De type pavillonnaire, le projet aujourd’hui abouti a été développé par le bureau Synergy (Sébastien Cruyt), un des deux bureaux qui avait déjà réalisé l’extension de 2015. Disséminé sur un vaste terrain boisé de 1,3 hectare, le nouvel ensemble déclinera trois pavillons pouvant héberger 4 à 8 musiciens dans la nature et une salle de répétition annexe pour accueillir différents types de projets, y compris un grand orchestre symphonique. Tous ces pavillons, tapis dans le parc boisé à distance de la Chapelle, auront une vue orientée vers le perron central de celle-ci. Ce développement in situ est planifié d’ici 2 à 3 ans. Les travaux devraient commencer tout prochainement.

Sur le site de la plaine du Berlaymont, la commune de Waterloo, avec les conseils de la Chapelle Musicale et le soutien de l’InBW (Intercommunale du Brabant Wallon), initie par ailleurs un grand projet mixte d’infrastructures artistiques et culturelles. Une salle de spectacle de 600 à 1.000 places est notamment au menu (L’Echo 20/9/18). Ce nouveau lieu de diffusion, qui viendra idéalement compléter l’infrastructure de la Chapelle, ne devrait voir le jour qu’à l’horizon 2024-2025.

Philippe Coulée

 

 

L'un des futurs pavillons de répétition. ©Synergy international

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