interview

Eva Zaïcik: "L’art défie la mort et le temps"

Alchimiste de la voix, la mezzo-soprano française Eva Zaïcik sublime Haendel dans son nouveau disque solo, mais refuse l’étiquette baroque. Portrait d’une boulimique des répertoires.

Née dans une famille de médecins, elle comptait bien le devenir elle aussi, interniste, cette spécialité du dernier recours lorsque d’autres n’ont pas trouvé. C’était une évidence. Tout comme son amour pour le chant, qu’elle espérait continuer à nourrir en parallèle. Douce illusion… À l’issue d’une écrasante première année de médecine qui l’éloigne du chant, le choix s’impose: "J’ai compris que je ne pourrais vivre sans chanter. Il était essentiel à mon bonheur". Adieu le stéthoscope "et panique familiale, évidemment", souligne-telle avec malice. Peur combien vaine. La mezzo-soprano française Eva Zaïcik, plébiscitée lors de sa légitime deuxième place au Reine Élisabeth 2018 et Révélation la même année aux Victoires de la Musique, s’est imposée en quelques années à peine. Son nouveau CD solo, "Royal Handel", confirme avec éclat le sacre de celle qui fut, aussi, Étoile des Arts florissants chez William Christie.

Classique

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"Royal Handel"

Eva Zaïcik/Le consort, Alpha

Un parcours qu’elle nous évoque en toute simplicité, cartes sur table, avec un premier aveu un peu déroutant. "Depuis toute jeune, j’ai fait du chant avec passion, mais en touriste jusqu’à mes 20 ans." Ce n’est en effet que lors de sa bifurcation professionnelle qu’elle apprendra "enfin à lire les notes" au sein de la Maîtrise de Notre Dame de Paris. "J’y ai découvert avec bonheur tout le répertoire, du médiéval au contemporain, tout en donnant mes premiers concerts. C’était intense!" La suite, ce sera le graal des musiciens, le CNSM, alias le Conservatoire national supérieur de musique, auquel elle postule juste avant la limite d’âge et "sans trop y croire". Elle s’y prendra de passion pour ses nouvelles découvertes – l’opéra, le Lied, la mélodie… Cette formation solide la propulsera très vite à l’avant-scène. Et ce n’est pas une image, car les planches, elle en raffole, à l’opéra ou en concert, en s’y frottant d’emblée avec les meilleurs – Rousset, Dumestre, Jacobs, Herreweghe…

"Depuis toute jeune, j’ai fait du chant avec passion, mais en touriste jusqu’à mes 20 ans."

Malgré un parcours riche de musique baroque, où elle excelle, pas question cependant de l’étouffer sous cette étiquette. "Je la refuse", insiste cette dévoreuse de partitions, aussi à l’aise dans les Folk songs de Berio que les Kindertotenlieder de Mahler. "Je suis boulimique de tous les répertoires, dont je m’empare avec le même appétit", revendique-t-elle. On rappellera volontiers sa fascinante déclinaison, au Reine Élisabeth, d’un programme mêlant Debussy, Tchaïkovski, Vivaldi, Mahler, Bizet, Rossini…

"Ah! Tu non sai" (Ottone) interprété par Eva Zaïcik

Nombre de grandes voix baroques n’étant venues au classique qu’après avoir privilégié la musique ancienne, l’éclectisme d’Eva Zaïcik séduit d’autant plus qu’il révèle sans attendre tout le potentiel d’une voix fraîche trentenaire. Car voilà bien un instrument qui ne se fixe jamais pour de bon. On a d’ailleurs longtemps cru qu’Eva était une pure soprano, "registre dans lequel on m’a coincée pour la clarté de mon timbre car j’ai mué fort tard. C’était très douloureux. Il y avait une dichotomie dans ma voix, où soprano et mezzo se disputaient. Lors de ma première leçon au CNSM avec Élène Golgevit, qui est toujours ma professeure, j’ai chanté un Lieder de Schumann en soprano, puis, une tierce mineure en dessous, en version mezzo. Vous imaginez sa surprise… C’est elle qui m’a accompagné pendant mon master pour faire évoluer ma voix vers ma vraie tessiture de mezzo".

"Je suis boulimique de tous les répertoires, dont je m’empare avec le même appétit"

Haendel intime

Ce lent et difficile travail d’orfèvrerie révèle toute sa pertinence dans ce "Royal Handel", aux mediums d’une rare subtilité. Car si l’on y croise quelques inévitables vocalises virtuoses chères au Saxon, les arias privilégiant l’intériorité à l’étalage sont tout simplement admirables. Délicatesse du timbre, finesse du texte, théâtralité raffinée, Eva Zaïcik, cette alchimiste de la ligne qui "aime évoluer dans l’intime", sublime "Ah! Tu non sai" (Ottone), bouleverse "Stille amarre" (Tolomeo), révèle l’inédit "Sagri numi" d’Ariosti. Quelle fine ciselure que tout cela, en équilibre parfait avec les musiciens du Consort de Justin Taylor. "Nous avons enregistré en cercle", confirme Eva, "car nous voulions des voix égales, attentives les unes aux autres". Pari gagné.

"Stille amare" (Tolomeo) interprété par Eva Zaïcik

Sur cette voie toute tracée, la seule embûche immédiate est, évidemment, ce foutu virus. Quelques heures avant notre entretien, Eva, qui répétait depuis dix jours à Toulouse le rôle d’Olga dans "Eugène Onéguine", apprenait que le Capitole toulousain n’ouvrirait pas ses portes. Cette "parenthèse de bonheur vite refermée" lui laisse un goût amer. "On peut s’entasser dans les transports en commun, mais on ferme les salles de spectacle où les mesures sanitaires ont tout de suite été drastiques. Choquant, non?" Apparemment pas pour ceux qui, en France comme en Belgique, ont jugé la culture non essentielle. C’est à eux qu’Eva, qui voulait être le médecin des corps, rappelle aujourd’hui que "la musique a le même immense pouvoir de guérison des âmes. Sans cela, nous ne sommes que des coquilles vides, parce que l’art, c’est ce qui défie la mort et le temps".

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