Frankenstein à La Monnaie: les vis et la vertu

Séance de travail ©Hugo Seghers

Le "Frankenstein" qui s’apprête à faire trembler la scène de La Monnaie célèbre toute la modernité du conte prémonitoire de Mary Shelley. Une production événement pour le bicentenaire d’un roman mythique, au message d’une cruelle actualité et qui inspire toujours l’opéra, le théâtre et la littérature. Par Stéphane Renard

Opéra

«Frankenstein», de Mark Grey.

Àlex Ollé, mise en scène. Bassem Akiki, direction musicale. Avec Scott Hendricks, Topi Lehtipuu, Eleonore Marguerre,…

Du 8 au 20/3/19, à La Monnaie.

On ne va pas s’ennuyer. À la barre de cette création mondiale, on retrouve en effet le metteur en scène catalan Àlex Ollé (La Fura dels Baus), dont le "Grand Macabre" de Ligeti est dans toutes les mémoires. Quant à la musique, elle est signée par le compositeur américain Mark Grey, "sound designer" de John Adams. Que du beau monde pour un projet qui aura cependant connu un faux départ. Programmé alors que La Monnaie squattait encore son chapiteau, à Tours et Taxis, celui-ci s’était révélé trop étriqué pour accueillir cette production exigeant d’imposants moyens techniques.‬

‪Mais si elle est d’autant plus attendue, cette production devrait aussi séduire par l’actualité de la réflexion qu’elle ravive. Car si l’œuvre prémonitoire de Mary Shelley passe pour le texte fondateur de la science-fiction, le qualificatif fait désormais sourire. La science n’est plus une fiction, pas plus que "Frankenstein" une spéculation futuriste, mais bien une réflexion en prise directe sur un monde à la dérive. Visionnaire, Shelley sous-titra son roman "Le Prométhée moderne"…‬

Frankenstein | Trailer

Prométhée, c’est ce Titan qui eut l’excellente idée d’offrir aux Hommes le feu, c’est-à-dire la connaissance. Le hic, c’est qu’il eut aussi le malheur de se fâcher avec Zeus. Petit joueur, le dieu de l’Olympe fit enchaîner le sauveur de l’humanité tandis qu’un aigle lui becquetait le foie. On abrège les variantes de ce western antique pour en retenir le symbolisme fondateur: pour façonner une civilisation, il ne suffit pas d’expédier ad patres les lois de la nature ni de vouloir contrer l’inaltérable capacité de l’homme à se dévoyer. La modification du vivant, exemple parmi tant d’autres, ouvre ainsi la porte à toutes les dérives tandis que la recherche fondamentale sur le génome de l’espèce humaine est porteuse d’immenses espoirs autant que de risques incalculables.

Mais "Frankenstein", qui n’est pas le nom de la créature mais celui de son inventeur, soulève également bien d’autres interrogations éthiques, dont celle du refus haineux de la différence au profit d’une pseudo-normalité dominante. D’une cruelle actualité.

"Percer la cuirasse du public" Alex Ollé, metteur en scène

La Fura dels Baus a toujours eu un goût prononcé pour les scénographies puissantes"Comme le disait Wagner, l’opéra est un art total", souligne d’emblée Àlex Ollé, que passionne la création d’opéras en symbiose étroite avec un librettiste et un compositeur "vivants". Il insiste sur le mot, "car il n’y a pas création sans interaction ni sans friction. Mais partir de zéro, quelle liberté!"

Séance de travail ©Hugo Seghers

‪Le thème de Frankenstein s’est imposé de lui-même. "Les productions qui naissent de toutes pièces sont d’autant plus grisantes que ce sont elles qui écrivent le futur de l’opéra, celui qui va s’adresser à un public plus jeune et appelé à se renouveler. Il s’agit bel et bien de s’interroger sur la responsabilité de la science, qui avance à pas de géants et pose plus de question qu’elle n’en résout."

Il s’agit bel et bien de s’interroger sur la responsabilité de la science, qui avance à pas de géants et pose plus de question qu’elle n’en résout.
Álex Ollé
Metteur en scène

Raison de plus pour ne pas le faire fuir avec l’étiquette d’œuvre contemporaine, mais au contraire de choisir une histoire qui lui parle et le ferrer avec une mise en scène utilisant toutes les techniques actuelles. Inspiré d’un lieu réel situé dans une ex-république de l’Est, le décor reproduit une enceinte de gradins circulaires sous une voûte lacérée, reliquat post-soviétique d’un centre de congrès abandonné. Un espace qu’animeront écrans et vidéos, dans une ambiance polaire.

‪Alex Ollé ne souhaitait pas un simple remake du livre de Mary Shelley. "Le cinéma l’a déjà maintes fois adapté. J’ai préféré créer une fiction dans la fiction, en projetant le récit dans une nouvelle ère glaciaire, née de l’activité humaine. Un groupe de scientifiques découvre la créature de Frankenstein congelée. Ils vont lui rendre la vie grâce à une machine qui peut lire dans son cerveau comme on explorerait un disque dur, et entrer ainsi dans son espace mental en remontant le passé." La suite sur la scène…

‪Et le message sous-jacent? "Il est clair que l’on ne peut évoquer Frankenstein sans induire une réflexion philosophique. Il s’agit bel et bien de s’interroger sur la responsabilité de la science, qui avance à pas de géants et pose plus de question qu’elle n’en résout."

‪Àlex Ollé ne sera en tout cas pas un directeur de conscience. "Je laisse toujours au public le choix de sa propre lecture. Mais je sais aussi que les spectateurs ont leurs certitudes et qu’ils portent une cuirasse. Si je veux la percer, je dois les émouvoir. C’est en déstabilisant le public qu’on l’émeut. Je peux parfaitement entendre que quelqu’un dise non à ma proposition, mais au moins il aura réagi. Donc réfléchi…"

Dans les Ateliers de Frankenstein

"Des lignes vocales superbes" Bassem Akiki, chef d’orchestre

Cueilli à chaud à la sortie d’une répétition, Bassem Akiki ne cache pas son enthousiasme. Le chef libano-polonais sera au pupitre du "Frankenstein" du compositeur américain Mark Grey, et il s’en réjouit: "Très honnêtement, je craignais le mélange entre les sons électroniques et le son de l’orchestre. Mais cela fonctionne. Après tout, on parle du futur… Quant à la cohérence de l’ensemble, elle est indéniable. Àlex Ollé a vraiment obtenu une vraie fusion entre le texte, la musique et la mise en scène. De plus, Mark Grey était avec nous dès le premier jour. C’est donc une vraie création, avec ses ultimes adaptations et ses réglages. Nous ne sommes pas seuls avec la partition!"

Très honnêtement, je craignais le mélange entre les sons électroniques et le son de l’orchestre. Mais cela fonctionne. Après tout, on parle du futur…
Bassem Akiki
Chef d'orchestre

Et cela vaut mieux car elle se révèle très dense. "L’écriture est très exigeante pour l’orchestre, avec de grandes variations rythmiques. Cela crée beaucoup de couleurs mais permet aussi de souligner le temps qui s’arrête." Pour le chef, le défi est dès lors "de ne pas emprisonner les chanteurs en leur laissant le temps de la respiration et de l’expression, tout en maintenant la progression rythmique.

On n’est pas dans du bel canto, où l’on peut s’autoriser un léger flottement." Pas de panique pour autant, on reste dans un univers tonal. "Avec des lignes vocales superbes", insiste Akiki.

La présence très signifiante du chœur ajoute une dimension grand opéra, notamment dans son finale, épaulé par des cuivres à la fête. "C’est un pupitre peu sollicité à l’opéra. Ici, il est ravi!", pimente le chef, acquis à un projet "particulièrement porteur. Je le sens dans l’orchestre mais aussi avec les chanteurs. Certains ont passé leur jour de liberté avec nous. C’est une production qui pose de gros défis techniques. Mais on va les relever…"

Du 8 au 20/3/19, à La Monnaie.

L'AUTRE FRANKENSTEIN

«Le grand roman, c’est le roman populaire, et cela a commencé avec la Bible!», s’enflamme Nathalie Carpentier. Fondatrice de French Pulp, qui republie les œuvres cultes de la littérature française «de gare», l’éditrice a remis au catalogue le cycle des Frankenstein écrits fin des années 50 par Benoît Becker, pseudo de Jean-Claude Carrière. «Une pépite, insiste-t-elle. Et un succès indémodable parce que Frankenstein est au cœur d’une question philosophique éternelle: réinventer l’humain!»

On se (re)plongera donc avec délectation dans la déclinaison aussi habile qu’angoissante du mythe de Frankenstein par Becker, qui surfe sur le mythe original tout en l’amplifiant au gré de six volumes terrifiants.

Populaire

L’occasion pour Nathalie Carpentier de rappeler que «si le roman populaire est souvent méprisé, c’est parce que l’on confond populaire et vulgaire. Or l’histoire de la littérature s’est bâtie sur les romans populaires, témoins de leur époque, de la chanson de geste au polar actuel.» Sa conclusion: «Les jeunes ne lient pas les romans aux pseudo-prétentions intellectuelles. Mais ils dévoreront toujours un roman noir, qui leur apprend la vie!» Ou un «bon» Frankenstein, éveilleur de consciences sur l’avenir d’une planète en perdition.

Info: frenchpulpeditions.f

 

Boris Karloff dans le « Frankenstein » de James Whale. ©Universal

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