Publicité

"Furtwängler, c’était le rêve en marche"

Coffret exceptionnel chez Warner qui, en 55 CD superbement numérisés, propose l’intégrale des enregistrements studio de Wilhelm Furtwängler, le plus grand chef d'orchestre de l'Entre-deux Guerres, toujours inégalé dans le répertoire allemand.

S’il a fallu plus de deux ans pour boucler le coffret qui sort ce 24 septembre, c’est pour une excellente raison. Il n’était pas question pour Warner de simplement répliquer sur cd  l’immense legs discographique de Wilhelm Furtwängler (1886-1954), mais bien de  rechercher, pour chaque œuvre, le meilleur «original» possible. Il aura donc fallu «tout écouter», précise Christophe Hénault, ingénieur du son et cheville ouvrière du projet, qui aura passé au crible tous les enregistrements du chef entre 1926 et 1954. Un travail de titan au départ de sources multiples, telles que les copies sur bandes des mères métal avant 1949, des 78-tours et des vinyles du commerce, les bandes des années 1950...

La suite fut affaire de technique, parfaitement maîtrisée grâce aux logiciels de traitement de son et aux convertisseurs, mais aussi de détails qui n’en sont pas, tels que la bonne taille du diamant pour lire un 78-tours et la rectification de la vitesse de lecture. Le tout sans compression bien sûr. Le résultat, souvent bluffant, confirme s’il en était besoin le génie de Furtwängler, dont  Stéphane Topakian, directeur musical de ce projet, trace pour L’Echo un profil enthousiaste.   

Furtwängler avait, dit-on, un rapport très particulier à l’enregistrement...

Stéphane Topakian: Il a en effet très vite réalisé que l'écoute au disque dans son salon n'était pas la même qu’en concert dans une salle de mille personnes. Il ne pouvait donc pas s'y prendre de la même façon pour faire passer ce qu’il avait à dire. Pour lui, il était plus important de s'interroger sur la manière dont une œuvre serait perçue par l’auditeur que sur la manière dont il allait l’exécuter.

L’anti-Karajan en somme?

Karajan, oui, et bien d’autres grands chefs, pour lesquels leurs interprétations avaient souvent quelque chose de péremptoire. Alors qu’il ne serait en revanche jamais venu à l’idée de Furtwängler de prétendre que son Brahms, son Beethoven ou son Wagner étaient définitifs. Il était le rêve en marche et nous invitait à ses côtés. Il y a toujours, lorsqu’on l’écoute, un sentiment d’interactivité. On ne fait pas que recevoir.

Wilhelm Furtwängler. ©doc

C’est ce qui l’a rendu unique?

Oui. Et que c’est pourquoi il continue de nous émouvoir plus d’un demi-siècle après sa mort. En fait, il y avait deux strates chez lui. La première, évidente, c’est le magnifique interprète. Mais d’autres chefs le furent aussi. La seconde strate est beaucoup plus profonde. Elle recèle l’interrogation qui n’a cessé d’être la sienne quant à la place qu’il devait occuper en tant que médium entre la partition et le public. Pour le dire autrement, on peut être subjugué par d’autres chefs, mais, en les réécoutant plusieurs fois, on se rend compte que, pour magnifiques que soient leurs interprétations, c’est souvent très téléphoné. On ne découvre plus rien. Avec Furtwängler, chaque écoute vous fait entendre autre chose... Il est vraiment l’anti-définitif.

Sa battue était pourtant très déroutante...

Je dirais que, comme beaucoup de grands chefs, il considérait que la battue ne lui avait rien fait et qu’il n’avait aucune raison de la battre! Il devait bien sûr être très précis à certains endroits stratégiques d’une partition, mais je crois qu’il voulait avant tout insuffler à son orchestre la pulsation et l’énergie bien davantage que la mesure. Ses gestes peuvent surprendre, mais les musiciens étaient parfaitement capables de déchiffrer. Cela dit, je pense que c’était voulu par Furtwängler car cela les obligeait aussi à être constamment aux aguets. Il y a des documents où on les voit tendus avec une demi-fesse sur leur siège dans l’attente de ce qui va se passer. Très lié aux Philharmoniques de Berlin et de Vienne, Furtwängler n’a jamais eu d’orchestre plan-plan.

Si vous deviez conseiller l’un ou l‘autre enregistrement?

Ah non, vous ne me piègerez pas. Commencez par ce que vous voulez. Chacun y trouvera son bonheur!

Coffret classique

"The complete Furtwängler on record"

Par Wilhelm Fürtwangler, direction

55 CD édités par Warner Music

Note de L'Echo:

Furtwängler à Salzburg en 1954.

À lire: "Berlin requiem"

Hasard des parutions, Furtwängler est au cœur de l’un des excellents romans de la rentrée signé par Xavier-Marie Bonnot. Dans l’Allemagne des années 30, les nazis entendent récupérer à leur profit l’immense prestige du chef, qui a choisi de rester à la tête des Berliner et entend ne pas mélanger art et politique. Un choix difficile face à la propagande hitlérienne.

Au départ de cette réalité historique très documentée, Bonnot mêle le parcours du chef et ses interrogations bien réelles à celui, fictionnel, d’un jeune musicien déterminé à être le prochain Furtwängler. Une réflexion habile sur la puissance de la musique face à la barbarie. Et sur ses limites. | St. R.

"Berlin requiem", Xavier-Marie Bonnot, Plon, 368 p., 19 €.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés