interview

Gautier Capuçon, violoncelliste: "Je n’aurai pas assez d’une vie"

Gautier Capuçon. ©Nikos Aliagas

Star mondiale du violoncelle, Gautier Capuçon apporte son soutien à Viva for life et sort un nouveau CD d’"Émotions" qui sont autant de "notes d’espoir". Portrait d’un irréductible perfectionniste.

En ce jour d’octobre 2008, c’est un Gautier Capuçon radieux que nous rencontrons. Il vient d’être élu «Jeune musicien de l’année» en Belgique. Lui qui «se remet sans cesse en question», il prend ce prix «comme un encouragement magnifique à poursuivre dans la voie que je me suis tracée.» Il a 27 ans et déjà une très belle carrière, même si, trop souvent, il est encore «le frère de» Renaud, son aîné violoniste. À l’époque, il achève avec lui une tournée mondiale au cours de laquelle ils ont triomphé dans le «Double concerto» de Brahms. La complicité est évidente, sanguine, presque gémellaire – «ensemble, on est quelqu’un d’autre», aime-t-il répéter –, mais à la veille de leur centième Brahms en concert (!), «le moment de l’éloignement est venu», nous confiait-t-il alors sans ambages. «Pour régénérer notre duo, chacun doit respecter l’espace de l’autre.» Un espace qu’il a, depuis, conquis haut l’archet, à force de don – un peu –, de travail beaucoup, et d’exigence jamais tout à fait satisfaite.

Classique

«Émotions»
Gautier Capuçon, violoncelle

Note de L'Echo: 3/5

Nous le retrouvons aujourd’hui, douze ans plus tard, avec un nouveau CD très personnel, à la veille de sa participation à Viva for life, «un engagement essentiel» en faveur des enfants défavorisés pour celui qui est, aussi, papa de deux petites filles.

Il n’a pas changé, ou si peu, pareil à lui-même, souriant, détendu, «plus mûr, bien sûr, mais avec toujours la même curiosité, le même feu de la découverte. Cela explique pourquoi, malgré mon désir d’un peu lever le pied, je n’y arrive pas vraiment.» Le confinement l’y a provisoirement aidé, mettant fin à ses tournées internationales – pas loin de 120 concerts par an avec les plus grands orchestres –, mais il sait que cela n’aura qu’un temps. «Car plus on avance, plus on se pose de questions. Je n’aurai pas assez d’une vie pour m’approcher au plus près de tous ces immenses compositeurs que j’ai la chance de jouer.»

L’obsession de l’exigence

Et revoilà, plus pernicieuse que jamais, cette sacro-sainte exigence, cette obsession infernale qui taraude les perfectionnistes sans leur offrir de répit. «À 20 ans, il y a l’insouciance de la découverte. Tout paraît plus facile même si on n’a pas d’expérience. J’étais très satisfait le jour où j’ai donné pour la première fois le concerto de Dvorak. Aujourd’hui, à bientôt 40 ans, l’avenir me fait peur, car je suis devenu tellement intransigeant avec moi-même que je me demande où cela va s’arrêter…»

«Ce qu’il y a de fou, c’est que, après 20 ans de vie commune, je découvre encore de nouvelles couleurs à mon Groffiller de 1701, comme si nous évoluions ensemble dans cette relation.»
Gautier Capuçon
Violoncelliste

Pour vaincre ses doutes, il ne manque pourtant pas d’atouts, et il le sait. Comme tout violoncelliste classique, ancré au sol par la pique de son instrument, il porte en lui cette dimension presque agraire qui le scelle à la terre. Ce n’est pas qu’une image, mais un point d’équilibre, une certitude pour ce Savoyard natif de Chambéry. Ses racines de montagnard lui ont appris que la conquête des sommets exige persévérance et humilité. Et si sa jeunesse fut heureuse et insouciante – «on ne se rend compte que plus tard de la chance inouïe que nous avons eue» –, c’est parce qu’elle a eu pour socle les valeurs d’effort et de travail distillées par des parents très présents, mélomanes non musiciens – le père est fonctionnaire des Douanes.

Ce ménage uni, fan du «Grand échiquier» de Jacques Chancel et du festival des Arcs dont les concerts gratuits seront une fabuleuse initiation, va très vite inoculer le virus de la musique à la fratrie. Lorsque Gautier reçoit son premier violoncelle, à 4 ans et demi, la magie est immédiate et l’avenir scellé. «J’étais incapable d’exprimer avec des mots ce que je ressentais, mais c’était extrêmement fort et en même temps très ludique. Je me suis tout de suite accaparé cet instrument. Il y a une relation extrêmement intime, physique, sensuelle même dans sa forme, qu’on enlace  complètement. Il repose sur votre sternum et devient la prolongation de votre corps.»

Emotions by Gautier Capuçon – an exploration of beloved melodies, from Debussy to Édith Piaf

Dans un tel couple, la fidélité se construit sur la durée. Son partenaire, c’est un Mateo Groffiller de 1701, «une lutherie un peu plus rugueuse que celle de Stradivarius, avec des vernis foncés et de grosses veines dans le bois. Il a un côté sauvage. Il m’a fallu du temps pour l’apprivoiser. Ce qu’il y a de fou, c’est que, après 20 ans de vie commune, je lui découvre encore de nouvelles couleurs, comme si nous évoluions ensemble dans cette relation.» Fusionnelle, oui, mais pas exclusive. «Il n’avait pas de nom, alors je l’ai appelé ‘L’Ambassadeur’, parce que la musique est là pour donner amour et bonheur. Le partage est essentiel.»

Le mot, chez un violoncelliste soliste, prend une résonance très particulière. «Sur la scène, on est tout devant, en prise directe avec le public. On ne sait pas se cacher. Et il est impossible de bouger, contrairement à un violoniste qui peut se tourner et regarder ailleurs pour se recentrer. Moi je suis figé dans une relation très intime avec mon public. C’est ce qui rend exceptionnel ce voyage musical, qui n’existe que par ceux avec qui je le partage et qui y contribuent. Il n’y a pas deux concerts semblables. Le public me donne des ailes…»

Polémique estivale

Pour assumer ce besoin d’échange contrarié par le confinement, il avait trouvé la martingale en se lançant cet été, en famille, dans une tournée de concerts gratuits dans les  villages et les petites villes de France. Mais très vite, une polémique – très française – enfle autour des cachets qu’il demande aux collectivités locales, d’autant qu’il joue seul, avec un iPad pour accompagnement, ce qui évite la location d’un piano. Face au tollé, il abandonnera ses cachets. Faux pas?

Quand on lui en reparle, il préfère tourner la page et enchaîner sur «ce qu’il a retenu de cette tournée tout simplement bouleversante. Le plus souvent, la moitié du public n’avait jamais  assisté à un concert classique, ni même peut-être entendu une telle musique. C’est la gratuité des concerts – qui ne peut être justifiée que par des circonstances exceptionnelles – qui lui a ouvert les portes de cet univers.» Il marque un temps, et pose la bonne question: «Vous savez, si mes parents ne nous avaient pas emmenés à tant de concerts gratuits, je n’aurais peut-être jamais fait de musique!»

«À 20 ans, il y a l’insouciance de la découverte. Tout paraît plus facile même si on n’a pas d’expérience. À bientôt 40 ans, l’avenir me fait peur, car je suis devenu tellement intransigeant avec moi-même.»
Gautier Capuçon
Violoncelliste

Dans l’immédiat, rendez-vous est déjà pris pour sa nouvelle tournée itinérante de concerts gratuits en France, l’été prochain. Elle servira aussi de tremplin musical pour six jeunes violoncellistes. «Je voulais associer», insiste-il, «ceux qui souffrent le plus de la situation actuelle, ces jeunes musiciens pour qui l’avenir est si incertain. Mais je crois aussi plus que jamais à la nécessité de diffuser la musique classique à des publics parfois éloignés de la culture.» Précision utile: la tournée sera sponsorisée cette fois par la Société générale. Et il y aura piano et pianiste… On ne devrait donc parler que musique et savourer «les émotions qu’elle offre. C’est le titre que j’ai choisi pour mon nouveau disque. J’y interprète des pièces qui me parlent depuis toujours, sans m’enfermer dans un répertoire, et qui ont été arrangées par Jérôme Ducros, mon pianiste et complice de longue date

Un programme inhabituel, du «Clair de Lune» de Debussy à l’«Ave Maria» de Schubert et au «Chant à la lune» de Dvorák en passant par l’«Hymne à l’amour» de Piaf «qui m’a toujours fasciné» et le standard de jazz «The Entertainer» de Scott Joplin. Une enfilade de courtes pièces extrêmement populaires, qui sont autant «mes bulles d’oxygène que des notes d’espoir pour mon public en désarroi.»

La crise, une leçon pour changer le monde? Il hésite quelques secondes. «Quand un musicien fait une fausse note, il en tire une leçon. Je voudrais tellement que l’on en tire aussi de la crise actuelle…» Mais? «Mais…»

Gautier Capuçon - Live en hommage aux soignants et hospitaliers

Parrain de Viva for life

Gautier Capuçon met sa notoriété au service de Viva for life, opération  au profit de l’enfance défavorisée menée par Vivacité, à laquelle Musiq’3 s’associe étroitement.  

∙ Jusqu’au 21 décembre

Chaque jour sur Musiq3 les auditeurs sont invités à faire un don et à voter pour l’un des titres du CD «Émotions» de Gautier Capuçon. Un exemplaire dédicacé est tiré au sort.

Cinq titres sont en lice: «L’Hymne à l’amour», de Marguerite Monnot - «Hallelujah», de Leonard Cohen - «Una mattina», de Ludovico Einaudi - «The entertainer», de Scott Joplin - «Oblivion», d’Astor Piazzolla

∙ Le 21 décembre

À 12 h, Gautier Capuçon est en direct dans «Demandez le programme» sur Musiq3.
Entre 18h30 et 19h20, Gautier Capuçon et Jérôme Ducros, le pianiste qui a réalisé tous les arrangements du CD, interpréteront en live devant le célèbre cube de l’opération le titre plébiscité par les auditeurs. En direct sur la Une et sur Auvio.

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