interview

Hagit Hassid-Kerbel, cofondatrice de l’école Musica Mundi: "L’Eglise nous a dit: Nous avons besoin de vous ici"

C’est la rentrée des classes à l’école Musica Mundi. Un moment de joie pour Hagit Hassid-Kerbel. ©Dieter Telemans

L'Echo a pris l'apéro avec Hagit Hassid-Kerbel, cofondatrice de l’école Musica Mundi.

"Est-ce que vous pensez que je dois me remaquiller?" lâche très sérieusement Hagit Hassid-Kerbel en plantant dans nos yeux son regard recouvert de fard bleu. Pianiste et fondatrice avec son mari Léonid Kerbel de l’école Musica Mundi, elle nous reçoit dans le grand réfectoire de son école où trônent, en ce jour de rentrée des classes, les restes d’un gâteau pharaonique, une sorte de cake à deux étages cimentés par le beurre et recouvert de M&M’s et de perles en chocolat qu’elle entreprend "absolument" de nous faire goûter.

Elle nous demande pour le maquillage parce qu’aujourd’hui comme hier, elle confie avoir versé pas mal de larmes. De joie et de bonheur d’accueillir ses nouveaux petits prodiges mais aussi et surtout de retrouver ses élèves qu’elle n’avait plus revus depuis au moins 6 mois; covid oblige. Au total cette année, ce sont 42 jeunes triés sur le volet qui poursuivront leurs études, un enseignement de type Cambridge, entremêlant général et musical mais aussi un avant-goût de ce qui s’annonce comme de futures carrières internationales pour tous ces jeunes nés aux quatre coins du monde, boursiers pour la plupart.

"Tout le monde adorait JFK, alors qu’aujourd’hui, le peuple l’aurait massacré pour son attitude envers les femmes. On va faire quoi, débaptiser l’aéroport de New York?"

La fondatrice n’est pas peu fière de compter une petite dizaine de Belges parmi les élèves cette année, une première et ce, après trois ans d’existence seulement pour cette école située en face du lion de Waterloo. Elle nous raconte tout ça, droite comme la justice, les cheveux tirés comme ceux d’une danseuse, le tailleur dragée assorti à la nappe rose pâle, en se servant un grand verre de Coca-Cola, son apéro préféré.

Que buvez-vous?

■ Apéro préféré? "Un Coca-Cola, cuvée 2020. Je n’ai pas le goût de l’alcool, je pense que c’est parce que j’ai trop peur de perdre le contrôle."

■ À table? "Un coca ou un jus car je déteste l’eau."

■ Dernière cuite? "Jamais de ma vie."

■ À qui payer un verre? "Madeleine Ross, du comité de l’ancienne Chapelle RE, c’est elle qui les a convaincus de nous prêter des locaux au début du Festival Musica Mundi. Elle m’a tellement aidée, je l’ai tellement aimée, depuis sa mort elle me manque terriblement."

D’origine israélienne, c’est par amour qu’Hagit débarquait à 21 ans en Belgique pour rejoindre son mari Léonid, violoniste, qui poursuivait sa formation auprès d’un maître hongrois à Uccle. Elle sortait de son service militaire "version chocolat", entendez aménagé pour les musiciens professionnels, pour débarquer un beau matin à Zaventem dans les années 80. Pas facile de trouver un appart. "On cumulait les handicaps, musiciens, étudiants, sans argent, juifs et qui ne parlaient pas français, c’était très difficile de nous loger. Un jour quelqu’un a accepté de nous louer un appartement à la condition que l’on paie un an d’avance. Nos voisins nous ont ensuite accueillis à bras ouverts, cela nous a aidés à aimer le pays. Cinq ans plus tard, il n’était plus question pour nous de rentrer en Israël, la vie était devenue tellement chouette ici."

Pas simple quand même d’être considéré comme des "déserteurs" pour avoir quitté leur pays d’origine, d’autant quand comme elle, on l’aime autant. La paix pour Israël, elle aimerait y croire. Mais malgré les avancées récentes en la matière, elle reste méfiante:"On peut faire la paix avec quelqu’un qui veut faire la paix mais il faut tout de même reconnaître qu’Israël est entouré de pays qui ne veulent pas forcément que le pays continue à exister tandis que d’autres continuent à le détester profondément. Alors je dis, essayons mais essayons prudemment."

Un retour de l’antisémitisme?

Demain s’ouvre le procès Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, l’occasion de lui demander si à son estime, la société subit un retour de l’antisémitisme. Elle ne saurait vous le dire, en Belgique elle ne l’a jamais ressenti même si elle le lit ou qu’elle l’entend par ses amis ou connaissances, surtout en France, où une partie de la communauté choisissait de plier bagage au lendemain des attentats. Maintenant, sur la question de la republication des caricatures de Charlie Hebdo, à la veille de l’ouverture du procès, tout dépend selon elle des raisons qui poussent le journal à le faire: "Si c’est pour provoquer, mieux vaut s’abstenir, en revanche si c’est pour faire passer un message, alors il faut le faire…"

Provoquer pour provoquer, c’est tellement facile, conclut-elle alors. Elle le voit d’ailleurs dans beaucoup de mises en scène contemporaines à l’opéra, comme cette fois où le public devait endurer des images de viols incluant même des enfants. "Mais pourquoi?" lâche-t-elle avant de confier ne plus vouloir assister à des représentations pareilles et de déserter par conséquent nombre de scènes européennes. L’opéra justement, un milieu aussi feutré que celui de la musique classique; l’un comme l’autre se sont retrouvés à gérer leur Metoo à eux. Musicienne professionnelle, elle confie n’avoir jamais eu "d’histoires" mais ajoute avoir observé certains comportements chez les femmes qui à son estime contrebalancent la responsabilité que l’on fait porter exclusivement aujourd’hui aux hommes.

5 dates clés

■ 1985: "J’entends Léonid jouer du violon pour la 1ère fois, je tombe immédiatement amoureuse de lui sans même avoir vu son visage."

■ 1994: "Mon père meurt d’une crise cardiaque, je débarque en catastrophe en Israël et ma tante me dit à la sortie de l’avion, tu auras un fils et il s’appellera Liav, alors que j’avais du mal à tomber enceinte. 4 mois plus tard, le jour de l’anniversaire de mon père, je tombe enceinte."

■ 1995: "La naissance de mon fils, Liav, un prénom qui en hébreu signifie ‘j’ai un père’."

■ 1998: "Ma rencontre avec John Martin, qui a tout changé pour Musica Mundi, il a cru au projet quand personne n’y croyait et plus il y croyait plus j’y croyais. Mucica Mundi, c’est moi et Léonid mais c’est lui aussi."

■ 2016 : "L’archevêché de Malines-Bruxelles nous propose de visiter les lieux, on ne comprenait pas pourquoi des catholiques appelaient deux juifs pour visiter un couvent, alors qu’on cherchait à ouvrir une école."

Elle ne parle évidemment pas des abus et des violences, soyons clairs, mais bien de toutes ces zones un peu grises. "Vous savez, Placido Domingo était certes un grand dragueur mais toutes les femmes voulaient aller avec lui, comme avec les grands acteurs ou des hommes de pouvoir comme Kennedy. À l’époque, tout le monde adorait JFK, alors qu’aujourd’hui, le peuple l’aurait massacré pour son attitude envers les femmes. On va faire quoi, débaptiser l’aéroport de New York?"

Le problème selon elle, c’est qu’aujourd’hui la tendance est de juger les choses en dehors de leur contexte, comme dans la fameuse histoire du changement de titre pour "Les dix petits nègres" d’Agatha Christie. "Aujourd’hui et c’est tant mieux, plus personne ne proposerait un titre pareil. Mais de là à changer le nom d’une œuvre publiée en 1939, on exagère, on ne peut pas changer le passé!" s’exclame-t-elle alors en terminant son coca.

Au couvent

L’apéro lui aussi se termine. Au loin on entend l’âne braire, il y a aussi un cheval et des tas d’animaux, explique notre dame mi-Marry Poppins, mi-Minerva McGonagall (la directrice de Gryffondor dans Harry Potter) mais version orientale, en nous emmenant faire le tour du cloître de l’ancien couvent. Un couvent qu’Albert 1er entreprit d’ériger comme lieu de paix, pour contrebalancer la présence de la butte du Lion de Waterloo, lieu de guerre. Un monastère de femmes qui accueillait en son temps plus de 150 religieuses avant de tomber en déshérence moins d’un siècle plus tard. C’est alors que l’archevêché de Malines-Bruxelles prit son téléphone en 2016 pour le proposer au couple Kerbel afin qu’il puisse y installer sa fameuse école, Musica Mundi. "On ne comprenait pas pourquoi des catholiques appelaient deux juifs pour leur proposer un couvent, d’autant qu’on n’avait pas d’argent", se souvient-elle les yeux embués d’émotion. Coup de cœur réciproque, pour 99 € un bail emphytéotique de 99 ans est conclu: "L’église nous a dit: Nous n’avons pas besoin d’argent mais nous avons besoin de vous ici", nous raconte notre fondatrice, prête à pleurer à l’évocation de ce souvenir. Deux ans plus tard, l’école ouvrait ses portes, grâce à l’acharnement d’Hagit, qui parvenait à réunir les fonds privés nécessaires à la rénovation de l’édifice de 12.000 m2.

Son motto de vie? Elle le glisse en refermant la grande porte de l’ancien couvent: "On va faire d’abord et on va écouter ensuite." Un proverbe hébreu qui lui vient directement des anciens car Hagit en est sûre, si on réfléchit trop, à force on ne fait plus jamais rien.

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