"Il est interdit de ne pas toucher au piano"

©jonas lampens

Cela fait 81 ans qu’ils vendent des pianos et, aujourd’hui, la troisième génération des Maene vient de racheter son concurrent Ypma. "Nous sommes tombés dedans quand nous étions petits."

Chez Pianos Maene, il y a dix ans, on entendait presque toujours "Lettre à Élise", lorsqu’un candidat à l’achat souhaitait tester un piano dans la salle d’exposition. "Aujourd’hui, c’est Adèle, Yann Tiersen ou Ludovico Einaudi", explique Stefaan Vanfleteren, CEO de Maene sur un ton "pianissimo".

"Le piano, ce n’est pas que de la musique classique. Goose (électro-rock, NDLR) fait aussi partie de nos clients." Tout comme les frères Dominique et Frédéric Maene, il refusera de citer d’autres noms. Nous sommes en Flandre occidentale. La discrétion est de mise. Même s’ils ont commencé l’année en annonçant fièrement avoir racheté la firme néerlandaise Ypma Piano’s d’Alkmaar. Résultat: la nouvelle société est aujourd’hui fournisseur de deux Cours et cumule "plus de 230 années d’expérience".

Les chiffres clés
  • 1937 création: Albert Maene crée la société de pianos. Entre 1984 et 2012, l’entreprise est dirigée par son fils, Chris Maene. Depuis 2012, Stefaan Vanfleteren occupe le poste de CEO. Les fils de Chris Maene, Dominique et Frédéric, sont membres de la direction de l’entreprise familiale.
  • 61 employés: L’entreprise empoloie 61 personnes. Son siège social est situé à Ruiselede. Il accueille également l’atelier de facture et un magasin. L’entreprise a aussi des magasins à Bruxelles, Anvers, Gand et Lanaken.
  • 1.450 pianos: En 2018, Maene a vendu 1.450 pianos en Belgique, en a livré 1.039 en location ou location-vente, et a loué à court terme 800 pianos pour des concerts et évènements. L’entreprise a enregistré un chiffre d’affaires de 13,5 millions d’euros.

Ypma a en effet été fondée il y a 151 ans (en 1868), les 81 années restantes étant à l’actif de Maene. L’entreprise en est à la troisième génération, dont on dit qu’elle est la plus difficile: le grand-père fonde l’entreprise, son fils la développe et les petits-enfants dilapident le patrimoine. "Honnêtement, je n’y avais jamais pensé", réagit Dominique Maene, âgé de 38 ans et directeur opérationnel. "J’ai fait des études d’architecte d’intérieur et j’ai travaillé plusieurs années dans mon domaine. Mais en 2006, j’ai rejoint l’entreprise familiale." Son frère Frédéric, 35 ans et directeur de l’atelier, a commencé immédiatement après ses études. "C’était un choix logique, explique-t-il. On peut dire que nous sommes tombés dedans quand nous étions petits."

Grand Angle

Le cliché relatif aux générations ne les concerne pas. "Notre père (Chris Maene, directeur général entre 1984 et 2012, NDLR) dit toujours que le plus grand risque qu’il ait pris fut l’ouverture d’un premier magasin à Bruxelles, se souvient Dominique. Mais nous sommes devenus une grande entreprise. (Il rit.) Peut-être est-ce malgré tout plus difficile pour la troisième génération. Nous construisons, restaurons, vendons, louons et transportons des pianos. Nous avons également notre propre atelier de peinture et cinq magasins. Nous essayons de faire un maximum de choses nous-mêmes. C’est plus compliqué, mais passionnant."

©jonas lampens


Dans le communiqué de presse diffusé mercredi soir, Maene indique que le chiffre d’affaires combiné des deux entreprises se monte à 17 millions d’euros, dont 13,5 millions réalisés par Maene. En 2008, ce chiffre n’était que de 7,5 millions d’euros. Des résultats dont Albert Maene n’aurait même pas osé rêver au moment de la création de l’entreprise en 1938. Il était organiste à Esen et donnait de temps en temps des cours de musique. Il s’est ensuite lancé dans la restauration de pianos. Son activité s’est peu à peu transformée en une petite entreprise qu’il a gérée avec sa femme, Zulma Doutreligne, que nous retrouverons plus loin.

Steinway

"À l’époque, Maene était déjà unique, explique Vanfleteren. L’entreprise ne se contentait pas de vendre des pianos, elle les construisait. La vente au détail représente encore 80% de nos activités. Nous importons des pianos de partout dans le monde, entre autres des Steinway, les meilleurs au monde, la Rolls-Royce du piano. Nous en vendons dans nos cinq magasins, même si nous préférons les appeler ‘centres d’expérience’. Chaque magasin a sa petite salle de concert. Mais la construction de pianos n’a lieu qu’à Ruiselede. Nous aimerions arriver à un ratio 50/50 entre la vente d’autres marques et de nos propres instruments."

"À l’époque, Maene était déjà unique."


L’atelier est situé à Ruiselede, à la limite de la province de Flandre occidentale, dans la rue de l’Industrie. Quand on s’y promène, il est difficile de ne pas entendre le son du piano. Parfois, c’est la personne chargée de l’entretien qui appuie sur une touche par accident avec un plumeau. Parfois, c’est un passant qui s’arrête pour tester un instrument. Ou un des accordeurs à l’œuvre dans un petit local attenant. L’atelier est très spécial. Sur une porte sont affichés les visages des Diables Rouges, des photos d’enfants et même un calendrier avec des femmes plutôt dénudées, malgré le froid polaire en cette période hivernale. Mais on voit surtout des gabarits, des planches en bois qui seront bientôt transformées en pianos, des claviers, des pianos droits emballés sous film plastique avec des messages "Piano de location Classique II". Sur une caisse, on peut lire le contenu: "Pieds de Steinway". On entend des coups de marteau, des bruits de ponceuses et le chuintement dans la cabine de peinture. Il y a également une "drying room". Ailleurs, sur les murs, on trouve des citations encadrées comme: "En 2016, 21.423 élèves ont suivi des cours de piano dans le programme d’enseignement artistique à temps partiel."

"Les bons pianistes ne fabriquent pas de bons pianos, et les bons facteurs de pianos sont de piètres musiciens."


Dominique et Frédéric Maene ne jouent pas du piano. "Les bons pianistes ne fabriquent pas de bons pianos, et les bons facteurs de pianos sont de piètres musiciens", explique Dominique. "Nous préférons nous consacrer aux instruments, renchérit Frédéric. Nous essayons de traduire les souhaits des pianistes."

Au niveau de la fabrication, Maene a le choix entre deux options. Ou plutôt entre deux marques: la ligne Doutreligne et les pianos à queue Chris Maene Straight String Concert Grand. À propos du premier: "C’est un hommage à notre grand-mère, qui s’appelait Doutreligne. Avec cette ligne, nous faisons concurrence au segment comparable à Yamaha. Le prix est le même, mais la qualité est supérieure. Un piano droit de cette marque est accessible à partir de 4.400 euros, un piano à queue pour un peu moins de 10.000 euros. Ils ne sont pas construits ici à 100%. Chaque année, dans le monde, on fabrique 400.000 pianos, dont 330.000 en Chine. Nous y faisons aussi fabriquer nos pianos, mais avec du bois de Strunz pour la table d’harmonie, et des têtes de marteaux d’Abel que nous leur livrons. En les faisant fabriquer en Chine, nous pouvons proposer nos pianos à des prix abordables."

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Le Chris Maene est quelque peu différent. Vanfleteren: "Cette ligne fait en quelque sorte partie de la Champions League des pianos. Ces instruments sont fabriqués de A à Z dans notre atelier à Ruiselede. Chaque instrument exige entre six mois et un an de travail. Notre piano n’est pas concurrent de Steinway, mais plutôt une solution alternative." Le "de A à Z" de Vanfleteren est en réalité une allusion subtile aux fondateurs de l’entreprise, Albert et Zulma.

Copies

Jusqu’il y a cinq ans, Maene ne construisait que des répliques d’instruments historiques antérieurs à 1880. C’est grâce à eux que Maene s’est forgé sa réputation. Des clients leur ont ensuite demandé s’ils pouvaient fabriquer des pianos à queue à cordes parallèles. "Jusqu’il y a 150 ans, tous les pianos avaient des cordes parallèles, jusqu’à ce que Steinway décide de les croiser. Ensuite, plus personne n’a osé produire autre chose, car les Steinway étaient tellement supérieurs! En 2015, nous avons malgré tout relancé la construction. Daniel Barenboim (un célèbre pianiste et chef d’orchestre, NDLR) en a commandé deux. Il est faux de dire que nous les avons construits sur commande. Mais grâce à Barenboim, nous avons bénéficié de beaucoup d’intérêt."

©Maene


Le Chris Maene Concert Grand suit Barenboim partout lors de ses concerts. En 2017, Maene a livré un Chris pour le célèbre concours Liszt aux Pays-Bas. "Contrairement au concours Reine Élisabeth, les pianistes peuvent choisir leur instrument. Auparavant, ils avaient le choix entre un Yamaha, un Steinway, un Bösendorfer et un Fazioli. Notre piano a remplacé le Bösendorfer. C’est fantastique. Mais nous n’avions jamais pensé qu’un candidat le choisirait. Finalement, quatre concurrents sur 15 ont choisi notre piano."

En 2018, Maene en a fabriqué 12. Cette année, Frédéric compte en produire 18. Ce devrait être la priorité pour 2019, mais en affaires, on n’aime pas parler au conditionnel. "Tout d’un coup, Ypma s’est retrouvé sur notre chemin", poursuit Vanfleteren. "Nous leur faisions davantage concurrence que l’inverse", explique Dominique. Ypma est plus petit, emploie 25 personnes, et n’a pas de magasin propre. "Ypma est connu aux Pays-Bas. L’entreprise fournit des pianos aux écoles et aux académies, mais aussi à de grandes salles de concert. Et, comme nous, ils sont fournisseurs de la Cour. Ypma était confronté à un problème de succession à la tête de l’entreprise et cherchait une solution."

©jonas lampens


Vanfleteren estime que le rachat d’Ypma – dont le montant de la transaction restera secret – est une opération win-win. "Avec nos cinq magasins, nous couvrons l’ensemble de la Belgique, y compris le sud du pays, car les Wallons se rendent volontiers à Bruxelles. Aux Pays-Bas, ils parlent la même langue. Cette expansion était en quelque sorte naturelle." Faut-il s’attendre à l’ouverture de nouveaux magasins entre Alkmaar et Ruiselede? "Contentons-nous pour l’instant de dire que nous comptons nous y développer."

"Nous avons proposé à la SNCB d’installer des pianos dans les gares. On en trouve aussi dans les aéroports de Zaventem, de Charleroi et d’Ostende."


Au rez-de-chaussée, il est difficile de résister à la tentation: ping ping ping. C’est permis. "Il est interdit de ne pas y toucher, ajoute Vanfleteren. C’est notre devise. Il nous arrive d’organiser des concerts, Koen et Kris Wauters (Clouseau, NDLR) sont même venus. Ils étaient plus nerveux qu’au Sportpaleis, nous ont-ils confié. Lors de ces concerts, nous n’avons jamais peur que quelqu’un laisse son verre sur un piano. Les gens respectent beaucoup l’instrument. Mais nous les invitons toujours à jouer quelques notes. C’est pourquoi nous avons proposé à la SNCB d’installer des pianos dans les gares. On en trouve aussi dans les aéroports de Zaventem, de Charleroi et d’Ostende, dans des hôpitaux et des bibliothèques. Nous voulons encourager les gens à jouer."

Technologie
Les croisés du parallèle

Le directeur de Steinway, LA marque emblématique qui équipe 90% des salles de concerts du monde, a dû avaler de travers en recevant, en 2015, la demande de Daniel Barenboim, sans doute le musicien le plus influent de la planète classique. Barenboim voulait un piano "à cordes parallèles", du genre de celui sur lequel il venait de jouer dans une villa italienne. Un vieux Bechstein, tout pareil à celui qu’avait utilisé Franz Liszt pour créer sa fameuse "Sonate en si mineur", en 1856. C’était sans doute sonner à la mauvaise porte car Steinway s’était précisément imposé en écrasant cette ancienne technologie, directement héritée du clavecin.

En 1874, la marque américaine (d’origine allemande) finalise son piano "à cordes croisées", tendues dans un cadre en fonte, coulé d’une seule pièce. C’est la structure que l’on retrouve aujourd’hui dans tous les pianos du monde. La supériorité de ce système tient à l’emplacement des cordes dont les basses et les aiguës se croisent au centre de la table d’harmonie, là où elle amplifie le mieux les vibrations, tandis que le cadre renforcé autorise des diamètres de cordes et des tensions supérieurs.

Comparé aux anciens pianos, le son de cet instrument a fait l’effet d’une bombe: des basses d’une puissance hallucinante, un son homogène du grave à l’aigu et un volume sonore capable de remplir les salles de concerts de la bourgeoisie industrielle. Mais, comme pour toute solution humaine, il y a un revers à la médaille, que soulignait encore en 1927 Albert Blondel, directeur de la célèbre firme française Erard, qui avait maintenu la production d’un parallèle jusqu’en 1931: "S’il est vrai que cette disposition (des cordes croisées, NDLR) a pour effet de favoriser la sonorité générale de l’instrument, elle a pour conséquence de rendre cette sonorité un peu moins nette. Ce que l’on gagne d’un côté, il semble qu’on le perde de l’autre." 

Voilà ce qu’on avait perdu avec le puissant Steinway: un son transparent qui rende une polyphonie parfaitement claire, un médium expressif et des registres aux couleurs distinctes qui, pour un chef comme Barenboim, évoquent immanquablement les pupitres de l’orchestre. Celui-ci voulait donc retrouver cette sensation incomparable avec un instrument moderne, adapté aux tournées de concerts. Steinway a refilé la patate chaude à Maene, son revendeur belge, qui a conçu un piano hybride, conservant le cadre monobloc de Steinway mais avec une structure de cordes parallèles, à la grande satisfaction du maestro. Reste à présent à persuader les acheteurs (fortunés) des bienfaits de ce piano atypique qui a nécessité de lourds investissements et un chambardement de la structure interne de l’entreprise flamande. Dans cette perspective, racheter Ypma et renforcer sa position sur le marché batave n’était sans doute pas du luxe.


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