interview

Jane Birkin: "Je suis une survivante de cette époque"

©AFP

Il aimait le classique, Serge Gainsbourg. Et voilà ses tubes réorchestrés par un compositeur de films et chantés samedi par sa muse devant l’Orchestre de Liège. Rencontre avec Jane.

Étonnamment, c’est la première fois… "Serge n’avait pas le temps, nous explique Jane Birkin. Moi je l’ai, alors c’était vraiment à moi de le faire!" Avec un album, "Birkin/Gainsbourg: Le symphonique" – c’est son treizième –, ainsi qu’une tournée qui passe samedi soir par le Château de La Hulpe.

Comment monte-t-on un tel projet sans faire de nostalgie?

Jane Birkin: Quand des gens travaillent à vos côtés et vous empêchent d’être indulgent avec vous-même. Philippe Lerichomme (le producteur attitré de Serge Gainsbourg, NDLR) a choisi des titres, et j’ai eu la chance, parce que c’était tout de même mon idée, de trouver Nobuyuki Nakajima au Japon (l’arrangeur, sur l’album, NDLR.). Je pensais d’abord qu’il était juste pianiste, mais j’ai appris qu’il écrivait aussi des musiques de films. Je les ai écoutées et je me suis dit que ce serait bien avec lui parce qu’alors ce ne serait pas ennuyeux.

Ennuyeux?

"Très curieusement, je trouve qu’on entend beaucoup mieux les mots de Serge, et donc la poésie."

Oui, ça me semblait être le risque… Quand on me dit "philharmonique", ce n’est pas très original, c’est ce que les gens font un peu tard dans leur carrière… Non mais c’est vrai! C’est pas mal parce que c’est assez vertigineux d’avoir autant de cordes, des violons, bien sûr, mais si c’est traité comme une musique de film, c’est plus intéressant. Avec Nobu, on ne sait pas vers quelle chanson on va, c’est un peu mystérieux. C’est presque "une soirée avec", pas juste des tubes les uns après les autres.

Est-ce aussi une manière pour un public "jeune" de découvrir ces chansons autrement?

Oui. J’ai compris ça quand j’étais aux Francofolies à la Réunion. L’orchestre lui-même était très jeune, avec des musiciens qui finissaient leur apprentissage. C’était vraiment gai d’être avec des gens tellement jeunes! À un moment, pendant les répétitions, ils ont arrêté de jouer. Je demande ce qui leur prend. On me dit: "Ils sont intimidés!" – Par quoi? "Par vous, parce que vous faites partie d’une légende!" Je n’avais pas pensé à ça…

Vous vous voyez comme ça?

En fait, je suis une survivante de cette époque qu’ils n’ont pas connue, que leurs parents ont peut-être connue, ou leurs grands-parents, et là, dehors, allez, hop, avec 6.000 personnes, ils ont tous chanté "La javanaise". C’était gai! Ils étaient fort émus et ils participaient en même temps: c’était triste et gai à la fois!

Jusqu’où redécouvre-t-on les chansons de Gainsbourg, dans ces "nouvelles versions"?

Très curieusement, je trouve qu’on entend beaucoup mieux les mots de Serge et donc la poésie. Même s’il n’aimait pas le terme "poésie". Alors peut-être les très jeunes pourront découvrir "L’homme à la tête de chou", "Melody Nelson". Les très jeunes connaissent peut-être les blagues de Serge, des choses qu’ils ont vues sur YouTube, mais le reste… Et alors, dès qu’on va là-dedans, on va partout!

Vous dites que ce projet l’aurait touché… Mais à l’époque, vous le lui auriez proposé?

Je pense qu’il allait vraiment de l’avant, il n’avait pas le temps d’être rétrospectif. Même "La javanaise", quand Lerichomme l’a proposée pour le Casino de Paris, il trouvait ça ringard, que c’était pour les vieux! La chanson a donc eu une place pas très honorable dans le concert, et quand tout le public s’est mis à la chanter, il a été très étonné.

Quand Jane Birkin chante Gainsbourg en "symphonique"

Le samedi 2 septembre, 20h, au Château de La Hulpe. À 17h, prélude avec Chopin, compositeur de Gainsbourg, joué par de jeunes pianistes et l’Orchestre Royal de Chambre de Wallonie dirigé par Frank Braley. www.chateaudelahulpe.be

Si, si: M. Pokora joue aussi avec orchestre!

Élitiste, la "musique classique"? Pas autant qu’on pourrait le croire! Il s’agit même plutôt d’un bon vieux cliché, auquel des artistes de tous bords s’attachent depuis un moment à faire la peau. Aussi dure soit-elle. L’an dernier, les rappeurs marseillais de IAM, pionniers du hip-hop made in France, se fendaient ainsi d’un concert gratuit accompagné par Youssoupha, Arsenik, les chouchous Bigflo & Oli et… l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Jeff Mills, l’un des papes de la techno de Detroit, séduit par Bartók et Ligeti, a travaillé sur ses machines avec les orchestres symphoniques de Montpellier et de Melbourne. En remontant plus loin dans le temps, ne retrouve-t-on pas trace de quelques rockeurs fascinés par l’opéra, de Freddie Mercury, chantant avec Monserrat Caballe, aux Who, enregistrant Tommy puis Quadrophenia? Et les Beatles? Ils enregistrèrent "Eleanor Rigby" avec deux quatuors à cordes!

Aujourd’hui, même les pop stars revisitent leur répertoire en mode classique. Mika, Calogero ou M. Pokora. Si, si: M. Pokora! Pour toucher un autre public? Ou se faire plaisir? L’âge moyen de l’amateur de musique classique a beau être élevé (une enquête sociologique citée par L’Express l’établit à 61 ans), elle n’en exerce pas moins comme une fascination sur le public "lambda". Et dans l’autre sens, un peu comme la musique de film, représente une sorte de Graal pour nombre d’artistes pop.

Jane Birkin reconnaît avec une pointe de regret dans la voix ne pas être "calée" en musique classique, au contraire des comédies musicales. Mais: "J’aimerais emmener ce projet symphonique dans des endroits inattendus. Des banlieues… Si les gens sont un tout petit peu curieux, parce qu’ils ont entendu parler de Serge ou que sais-je, et qu’ils entendent de la musique classique, après, peut-être qu’ils se sentiront légitimes d’écouter de la musique classique. Je suis pour la vulgarisation. Si je peux en être un instrument, je serais ravie!"


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