interview

"Je me suis demandé si mon besoin de briller était encore là"

©rv doc

Dix ans de carrière et un beau 4e album introspectif. L’univers fascinant de la jeune Canadienne, Béatrice Martin, alias Coeur de Pirate.

"En cas de tempête, ce jardin sera fermé"

Note: 4/5

1 CD Universal Music

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Elle ressemble toujours à une poupée tatouée. Si blonde, si frêle, si réservée. Mais ce n’est qu’une apparence. Une fois qu’elle s’installe au piano, Béatrice Martin se transforme littéralement. Elle emporte son audience en quelques notes. Chaleureuse avec son public, hyperactive sur les réseaux sociaux, la presque trentenaire a des réserves à l’égard des journalistes. Surtout qu’on ne vienne pas avec des questions sur sa vie privée. Mais pourquoi le ferait-on? Ne dit-elle pas tout dans ses chansons? Et à l’exercice d’autoanalyse, Béatrice a pratiquement son master…

"En cas de tempête, ce jardin sera fermé", c’est un beau titre. Comment l’avez-vous trouvé?

Je l’ai volé à la ville de Paris. J’étais en pleine crise de panique. J’avais vu ce panneau dans un petit square. Et ces mots m’ont calmée immédiatement. Je les ai trouvés très beaux. Depuis, je me répète cela un peu comme un mantra. C’est comme un avertissement. Toutes les choses que je n’avais jamais voulu aborder se trouvent sur cet album.

Effectivement, c’est un album très intimiste. Non pas que les autres ne l’étaient pas mais, plus ça avance, plus loin vous allez dans l’introspection.

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J’approche de la trentaine. Longtemps, j’ai mis le blâme sur les autres quand ça n’allait pas. Je jouais à la victime un peu facilement. Et puis, je me suis rendu compte que les expériences n’arrivaient pas par hasard. C’est que je devais me mettre dans ces situations-là. J’ai essayé de comprendre pourquoi.

J’ai eu tendance à répéter des scénarios dans lesquels je me sentais confortable. Ce n’est pas comme si je ne tombais que sur les mauvaises personnes mais plutôt comme si je les recherchais activement. Mais on en voit beaucoup des couples mal assortis. À travers cet album, je décris ces situations d’abus psychologique ou sexuel ou encore des situations de sexisme intégré.

Écrire ces chansons, c’est une thérapie?

"Stromae a souvent procédé comme cela aussi. Choisissant des sujets pas faciles à entendre et les développant sur de la dance ou de l’électro."

Carrément. Et c’est la première fois que je vois un résultat positif. Je sens que j’ai passé un cap. J’espère que cet album aidera les autres. Écrire m’a parfois fait souffrir. On n’a pas envie de s’avouer qu’on est codépendant, par exemple. Et même si un psy nous le dit, on n’a pas envie de l’entendre. Mais l’exprimer par mes propres mots pour ces chansons a été très efficace et salvateur. Je me trouve très chanceuse d’avoir la possibilité de m’exprimer comme ça.

Musicalement, l’album est très sensuel, uptempo, chaud…

C’est le paradoxe, en effet. Stromae a souvent procédé comme cela aussi. Choisissant des sujets pas faciles à entendre et les développant sur de la dance ou de l’électro.

"Dans les bras de l’autre" évoque la chanson italienne des années 1970…

Oui, tout à fait, c’est une mélodie à l’italienne, très Dalida. Avec un beat tropical. C’est une chanson qui parle de la fidélité. Cette musique convenait bien au thème!

Ce qui vous a nourri musicalement pour cet album est très vaste…

De la chanson italienne, de l’italo disco, du tango, beaucoup de Michel Berger, de France Gall. "Dans la nuit" est un peu mon "Ella, elle l’a". J’ai voulu rendre hommage à la chanson française avec laquelle j’ai grandi. Je ne l’avais jamais fait. Évidemment, les arrangements, eux, sont modernes. J’ai travaillé avec Tristan Salvatti, qui a notamment collaboré avec Angèle et Claire Laffût. Il était vraiment mon binôme.

Vous nous révélez Loud, un rappeur canadien, avec lequel vous chantez en duo sur "Dans la nuit".

Cela fait longtemps que je n’avais pas fait un duo aussi élaboré. C’est une chanson que j’avais écrite pour lui. Et dans le duo, je voulais lui laisser le plus de place possible. C’est quelqu’un qui a beaucoup de talent. C’est un poète moderne.

Dans la nuit (feat. Loud)

Cet album est déjà votre quatrième. Cela a été vite!

C’est le quatrième sous le nom de Cœur de Pirate. J’ai fait des projets parallèles aussi. Et puis, cela fait dix ans quand même! Je me souviens qu’au début, j’avais peur de tout. J’étais très sauvage. Je ne savais pas très bien comment gérer les choses. Mais à dix-huit ans, c’est normal. J’ai appris à comprendre le monde. J’ai vu toute une industrie changer. Je me suis demandé si mon besoin de briller était encore là.

Quand vous dites que l’industrie de la musique a changé, vous pensez au streaming? Au hip-hop?

Le streaming va bien avec la musique urbaine. Quand on regarde une affiche de festival d’il y a dix ans et une affiche d’aujourd’hui, on constate la différence. Il faut qu’on s’adapte.

Le succès ne donne-t-il pas confiance?

Pas pour moi. Je me remets tout le temps en question.

En concert le 8/10 à Bruxelles: www.abconcerts.be

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