Jean-Michel Jarre: "Il faut être optimiste par subversion"

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Sur son dernier album, intitulé "Equinoxe infinity", Jean-Michel Jarre, s’interroge, quarante ans après "Equinoxe", sur les développements des nouvelles technologies. Même s’il est musicien, il livre ici sa "vision" du futur…

Il y a un peu plus de quarante ans, il sortait l’album "Oxygène", un voyage musical d’une quarantaine de minutes, marquant le début de sa carrière. Deux ans plus tard, en 1978, c’est "Equinoxe" qu’il sort. L’usage de synthétiseurs est systématique, les mélodies sont simples et fluides, tranchant avec les musiques industrielles de l’époque. C’est particulier. C’est nouveau. C’est bien. Jean-Michel Jarre vient de tracer la voie de la musique électronique.

Aujourd’hui, le septuagénaire, qui est aussi président de la Confédération internationale des sociétés d’auteurs et de compositeurs (CISAC), sort un nouvel album, "Equinoxe infinity". Dans l’air du temps, le musicien se questionne sur l’émergence de l’intelligence artificielle et des conséquences pour l’humanité.

Comment imaginez-vous les quarante prochaines années en musique électronique?

Cette interrogation est à la base d’"Equinoxe infinity": partant du visuel de la pochette du premier "Equinoxe" en 1978, qui montrait des créatures un peu étranges nous observant, je me suis demandé quel serait leur avenir dans quarante ans. Elles sont en fait le symbole de l’évolution de la technologie, qui nous observe désormais, sans que nous en soyons forcément conscients, au travers notamment des tablettes et des smartphones que nous consultons.

"EQUINOXE INFINITY"
Cote: 2/5

Jean-Michel Jarre

Columbia/Sony

Nous n’en sommes qu’aux prémices de l’intelligence artificielle et deux choix s’offrent à nous: l’un, plus apaisé, si nous parvenons à évoluer en bonne intelligence à la fois avec la nature, l’environnement et les nouvelles technologies; si, par contre, nous échouons, l’avenir pourrait se révéler plus dystopique et inquiétant. Sous peu, les algorithmes seront capables de produire des musiques originales, et pas de copier laborieusement une chanson des Beatles. Il nous faudra nous repositionner en tant que créateur face à cette nouvelle donne.

Dans algorithme, il y a donc rythme?

Si les machines deviennent capables de nostalgie, de sentiments et de création originale, cela pourrait influer négativement sur les vocations de musiciens ou de créateurs en général. La vision positive serait d’imaginer que, n’utilisant actuellement que 10% de notre cerveau, l’intelligence artificielle nous permette de mobiliser les zones inexploitées, et, par l’entremise d’une collaboration avec les algorithmes, de pouvoir repenser totalement le processus créatif.

Mais développer nos cerveaux grâce aux machines n’est-ce pas une utopie? L’homme a une tendance naturelle à la paresse…

Il faut être optimiste par subversion. L’être humain a une vision pessimiste du futur car, à plus ou moins brève échéance, il n’en fera plus partie. Dès lors, notre vision du futur est logiquement plutôt sombre. Pourquoi, devant l’émergence de l’intelligence artificielle, le futur sonnerait-il le glas de l’évolution humaine?

Justement, croyez-vous à un transhumanisme musical?

Nous, musiciens, artistes, avons inventé le transhumanisme, qui correspond au concept d’éternité. Les œuvres qui traversent le temps, les symphonies de Beethoven par exemple, se révèlent transhumanistes puisqu’éternelles.

"Si les machines deviennent capables de création originale, cela pourrait influer négativement sur les vocations de musiciens ou de créateurs."

Transhumanisme musical également, au sens où l’homme a inventé des instruments de musique conçus comme des sortes de prolongements de lui-même?

Exactement. La technologie dicte les styles et pas l’inverse. Le violon a précédé Vivaldi, et si je suis ici aujourd’hui, c’est parce le synthé a été inventé… Je ne prétends pas, bien entendu, me comparer à Vivaldi qui, s’il était vivant aujourd’hui, ferait sans doute partie du groupe Metallica. (Il sourit.)

En 2016, vous avez mis Edward Snowden dans la machine, entre guillemets, en enregistrant avec lui…

Je suis à la fois fasciné par l’évolution de la technologie, qui est le thème de mon nouvel album, et par le fait qu’il faut toujours être vigilant face à l’évolution scientifique: la fission de l’atome a produit la bombe atomique, mais a eu des effets bénéfiques en biologie et en médecine; il en va de même pour l’intelligence artificielle. Nous sommes dans la préhistoire de l’art numérique… en plein Far West. La Silicon Valley se trouve en effet au Far West, et il faut donc y prendre garde…

Je viens souvent à Bruxelles en tant que président de la CISAC: j’y défends des auteurs, des créateurs et tente de faire respecter la propriété intellectuelle. Face aux grandes entités numériques qui négligent les droits d’auteurs, c’est à nous de réagir. De la même manière qu’Edward Snowden a réagi, ayant entre les mains la preuve d’agissements qu’il ne pouvait accepter en tant que patriote américain: il a découvert que les principes de liberté individuelle, pour lesquels il s’était engagé en tant que fils et petit-fils de militaire fort d’un idéal quant à sa patrie et son pays, étaient bafoués. Toutes ces questions ont constitué une source d’inspiration dans la conception d’"Equinoxe infinity", lequel transpose des convictions sur un plan artistique plutôt que politique.

Voyez-vous la musique non électronique disparaître peu à peu?

Pas du tout. Une forme nouvelle oblige les systèmes précédents à évoluer, mais ils survivront. Nous sommes des animaux faits de chair et de sang, analogiques, et, à moins de se transformer en ectoplasmes bioniques, nous aurons toujours besoin de tangible. Lequel passe justement par le livre ou la peinture, qui vont forcément se mêler aux nouvelles technologies digitales.

Vous évoquiez votre rôle de président du CISAC et du Far West d’internet: la problématique des droits d’auteurs sur le net est immense…

Oui, mais nous allons parvenir à la résoudre: ces colosses d’internet se révèlent fragiles, notamment en termes d’image. Ces plateformes ont par ailleurs plus besoin des auteurs qu’elles ne veulent l’admettre. Nous avons obtenu une grande victoire au mois de septembre avec l’adoption par le Parlement européen du projet de directive sur les droits d’auteurs. Il serait inacceptable d’imaginer un futur où de grandes entités pourraient bâtir leur fortune sur du contenu créé par nous, les auteurs, sans que nous ne puissions survivre: elles se tireraient d’ailleurs une balle dans le pied. Des lobbys extrêmement puissants, dont Google, sont constamment à l’œuvre à Bruxelles. La version définitive de la directive doit être adoptée en janvier, et actuellement, un gros travail de lobbying est en cours, lequel explique aux eurodéputés et aux eurocrates que nous, artistes, sommes contre le futur, le progrès et la liberté d’expression. Ce qui est proprement scandaleux, car s’il y a un secteur de la société qui a été victime de la suppression de la liberté d’expression, c’est bien celui de la création. Pour se faire, il suffit de couper les vivres aux artistes.

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