interview

Jérôme Lejeune: "L’offre de musique ancienne n’a jamais été aussi phénoménale"

Jérôme Lejeune, fondateur du label belge Ricercar.

Label belge de référence en musique ancienne, Ricercar fête ses 40 ans. Un anniversaire peu banal dans un marché vampirisé par le numérique. Rencontre avec son fondateur, le musicologue liégeois Jérôme Lejeune.

Plus de 400 titres en 40 ans: cela valait bien un coffret de 40 heures pour célébrer l’aventure de Ricercar, label belge devenue référence internationale dans son créneau. On appréciera d’autant plus cette rétrospective que, puisant dans un catalogue courant du Moyen-âge au XVIIIe siècle, Jérôme Lejeune a privilégié ici une anthologie de la musique allemande du XVIIe siècle. Un véritable coffre au trésor, où l’on croise 75 compositeurs (!) actifs à cette époque qui fut celle des Schütz, Buxtehude, Bach, Pachelbel… Pour les servir, le gratin de l’écurie Ricercar. Celui d’hier, avec notamment le regretté Henri Ledroit. Celui d’aujourd’hui, avec les Foccroulle, Frisch, Lefilliâtre, Pierlot, Bündgen,…, sans oublier les ensembles Vox Luminis, L’Achéron, Terpsichore, Clematis, le Chœur de chambre de Namur…

"Certains ensembles bricolent en effet des instrumentations qui n’existent pas, pour séduire un large public, dont personne ne connaît la définition. Moi, j’ai toujours refusé, et notre public suit."
Jérôme Lejeune
Fondateur du label Ricercar

Rien que du beau monde, au service de ce qui a fait l‘ossature du label sous l’impulsion de son fondateur. Un choix revendiqué: «J’ai dû naître en Allemagne au XVIIe siècle», sourit Jérôme Lejeune. «Bien que d’éducation catholique et même si je ne sais plus trop quoi faire de Dieu aujourd’hui, je reste fasciné par la façon dont les luthériens allemands ont sublimé la notion de la foi. La façon dont cette musique sacrée gère les émotions est extraordinaire. Elle est une association extrêmement théâtrale de ferveur religieuse, de polyphonie luthérienne et d’influences musicales italiennes. Depuis, beaucoup de labels s’y sont mis, mais ce n’est toujours que chez Ricercar que l’on trouve l’intégrale de Nicolaus Bruhns ou de Matthias Weckmann. J’en tire une évidente fierté.

Album anniversaire

«Masters of the german baroque»
Various, Ricercar ConsortVox LuminisBernard FoccroulleLionel Meunier

Coffret Ricercar: 31 CD, 50 euros.

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Qu’est-ce qui a changé depuis un demi-siècle, lorsque les pionniers redécouvraient les partitions oubliées à l’aide de mauvaises photocopieuses?   

Le fait d’avoir accès en quelques clics à d’innombrables fac-similés de partitions anciennes parfaitement répertoriées et reproduites! J’étais ce matin sur le site de la bibliothèque suédoise d’Uppsala, l’une des plus riches au monde. Mais la révolution s’est aussi faite au niveau des instruments anciens, de la technique et bien sûr des musiciens. À l’époque, il était presque impossible de trouver un cornettiste ou un bassoniste baroque.

Qu’est-ce qui vous à pousser à devenir éditeur?

Le fait que très peu avait été enregistré, ce qui nous démangeait en tant que musiciens. Nous avons choisi de nous lancer en enregistrant des danses de Praetorius, «Terpsichore» (1612), que j’ai proposées à différents labels. En vain. Or je venais de faire un petit héritage m’offrant juste le minimum légal pour fonder une SPRL. On s’est lancé!

Ce "on" n’était pas banal…

Il y avait en effet Bernard Foccroulle, Philippe Pierlot, Janine Rubilnik, Philippe Boesmans, Pierre Bartholomée, Raymond Passauro… Côté finances, un oncle réviseur d’entreprises avait fait un budget me promettant une Porsche après deux ans. C’est raté.

Jérôme Lejeune (à d.) et Bernard Foccroulle à la grande époque.

L’explosion de la musique ancienne n’a-t-elle pas entraîné quelques travers d’interprétation?

Certains ensembles bricolent en effet des instrumentations qui n’existent pas, pour séduire un large public, dont personne ne connaît la définition. Moi, j’ai toujours refusé, et notre public suit. L’un de nos succès planétaires n’est autre que le requiem de Schütz, les «Musikalische Exequien», interprété par Vox Luminis dans sa version pourtant la plus austère, sans violons, trombones et chœurs comme d’autres l’ont fait. Schütz voulait 12 chanteurs et un orgue. Point.  

"La subvention – essentielle – que nous recevons de la Fédération Wallonie Bruxelles nous permet d’ensuite d’assumer l’édition et la diffusion, tout en rémunérant décemment les musiciens."
Jérôme Lejeune
Fondateur du label Ricercar

Et la crise du disque dans tout cela?  

C’est une réalité. Le boom du numérique n’a pas compensé le recul des ventes physiques. On doit souvent demander aux artistes de trouver eux-mêmes le financement de leur disque. La subvention – essentielle – que nous recevons de la Fédération Wallonie Bruxelles nous permet d’ensuite d’assumer l’édition et la diffusion, tout en rémunérant décemment les musiciens.

Le numérique n’a-t-il pas malgré tout accru l’audimat de la musique ancienne?

Oui, car, si on vend moins de CD, on écoute beaucoup plus de musique On ne perçoit plus la réalité de l’accueil d’un disque car tout est en grande partie dématérialisé, certes. Mais face à une offre qui n’a jamais été aussi phénoménale, la quantité d’écoute l’est devenue tout autant. En 40 ans, ce qui est peu à l’échelle de l’histoire, la place acquise par la musique ancienne dans la vie musicale est en fait hallucinante.

Interview de Jérôme Lejeune - Masters of the German Baroque

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