Joe Jackson: "La crainte de l'originalité donne des choses très prévisibles"

©John Huba

Quarante ans de carrière, vingt albums et une tournée mondiale pour fêter ça. Joe Jackson, rockeur décalé, se veut accessible sans être ordinaire.

Avec, sous le bras, un vingtième album studio de huit chansons ("Fool") qui résume parfaitement une carrière longue de quarante ans, Joe Jackson s’est embarqué, afin de célébrer cet anniversaire, dans une tournée mondiale qui passe par l’Ancienne Belgique le 15 avril. Rencontre avec un rocker pas classique… voire l’inverse.

Joe Jackson  "Fool"

Ear-Music

Note: 4/5

Concert ce 15 avril à l’Ancienne Belgique, à Bruxelles.

Vous avez suivi une éducation classique: un grand avantage en comparaison d’autres compositeurs rock?
Je l’ignore. Je ne le recommanderais pas forcément, car chacun doit suivre sa voie. J’ai étudié le solfège lorsque j’avais onze ans, je pouvais lire la musique à douze. À mes yeux, c’est comme si j’affirmais être allé à l’école et y avoir appris à lire et à écrire. Tout le monde suit ce parcours, mais ça ne fait pas de chacun un écrivain auteur de grands romans (rires). Disons que cela fait juste partie de mon éducation.

Vous sentez-vous lié à d’autres musiciens rock qui ont étudié la musique classique dans une vie précédente?
Je n’y ai jamais réfléchi… mais ils ne sont pas si nombreux. Annie Lennox, qui était dans la même année que moi à la Royal Academy of Music. Je ne vois pas vraiment d’autres exemples, à part John Lord ou Rick Wakeman… Mais en ce qui me concerne, pendant très longtemps, cette éducation fut quasiment un secret. A la fin des années septante et de la décennie suivante, le punk a surgi, mouvement auquel j’ai adhéré au début. À l’époque, j’étais déjà diplômé de la Royal Academy of Music, tandis que les autres musiciens pouvaient à peine jouer trois accords. J’étais juste surqualifié…

Joe Jackson - Steppin' Out

Pensez-vous être plutôt un homme de notes que de lettres?
En effet. La musique me vient plus facilement, je dois vraiment travailler les paroles.

"On peut être fier de ce que l’on réalise, si on a le sentiment d’y avoir mis le meilleur de soi."

Sur un morceau de l’album, vous chantez "long live the Jester". Je pensais à Yorick…
En fait, ce morceau contient une référence à Shakespeare à propos de la figure de deux fous. L’un tiré de "La nuit des rois" et l’autre du "Roi Lear". L’un d’une comédie, l’autre d’une tragédie. L’idée du fou qui se sert de son humour pour proférer des vérités que d’autres ne pourront pas exprimer me plaît. Je le transforme en une sorte de super-hero: il porte un costume ridicule, mais il a le don de vous faire rire, ce qui est une sorte de super-pouvoir, car l’on ne peut tuer l’humour. Le bouffon est invulnérable, une sorte de superman. Tyrans et dictateurs tentent d’éliminer l’humour, ne supportant pas d’être moqués. Mais c’est impossible. En vieillissant, nous ne devons pas oublier que si nous perdons notre sens de l’humour, nous sommes cuits.

©EAR MUSIC

L’autodérision également?
L’humilité plutôt, du moment que ce n’est de la fausse modestie. On peut être fier de ce que l’on réalise, si on a le sentiment d’y avoir mis le meilleur de soi.

L’art de la musique est-il d’être simple sans être banal?
Je dirais plutôt d’être accessible sans être ordinaire. Cette formule m’a longtemps hanté: elle est de Leonard Bernstein, qui l’a prononcée lors d’une conférence à propos de la neuvième symphonie de Beethoven. Sans cesse, il se demandait ce qui la rendait si formidable: il est parvenu à la conclusion qu’elle était accessible sans être ordinaire.

"L’idée du fou qui se sert de son humour pour proférer des vérités que d’autres ne pourront pas exprimer me plaît."

Ce que l’art devrait être de façon générale?
Oui, et certains l’oublient. Ils pensent qu’ils produisent des œuvres intelligentes en restant hermétique, sans se connecter à personne. Mais l’opposé est vrai également: dans l’univers de la pop, la crainte de l’originalité donne lieu à des choses très prévisibles. Une constatation également valable en cinéma.

Ce que vous avez cherché à éviter durant toute votre carrière en fait….
L’une des rares choses dont je suis conscient.

La chanson "Dave" m’évoque Roald Dahl…
C’est l’histoire d’un homme dont c’est le prénom et qui meurt. Mais un autre Dave reprend le flambeau et sa place. C’est juste un type ordinaire que personne ne remarque, qui n’est jamais sorti de sa petite ville. En fait, je songeais à ma ville natale, Portsmouth. C’est d’ailleurs un morceau sur lequel plane un petit parfum de nostalgie. Beaucoup de types s’y prénomment Dave, et l’aspect comique, c’est que j’en connais pas mal! Nous rions toujours beaucoup lorsque j’y retourne. Par exemple, un copain me dit: "J’ai vu Dave hier… Attends, quel fucking Dave?" (rires)

Mais votre vrai prénom, c’est David, justement!
Oui, quand j’étais gosse… euh… oui… en fait je suis un ex-Dave… mais qui s’est soigné. J’ai fréquenté les Dave Anonymes! (il rit)

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