Joep Beving, un burn-out, un piano et Spotify

©© Rahi Rezvani

Avant de tomber en burn-out, il était stratège publicitaire. Aujourd’hui, Joep Beving suspend le temps en musique. Succès mondial et concert à l’AB le 16 mai.

Son actualité
CD

"Henosis" - Joep Beving

Deutsche Grammophon

Note: 4/5

CONCERT

Avec Echo Collective, le 16 mai 2019, à l’Ancienne Belgique (Bruxelles).

Il emprunte les noms de ses chansons à la mythologie grecque, à la philosophie et à la psychanalyse. Mais ses compositions chaudes et mélancoliques n’ont rien d’intellectuel. À 43 ans, le Néerlandais Joep Beving compose des airs pour piano qui portent souvent l’étiquette "néoclassique", un genre hybride entre le classique et la pop. Sur Spotify, il compte un million et demi d’auditeurs par mois, soit beaucoup plus que de nombreux groupes de rock qui remplissent nos salles de concert.

©Deutsche Grammophon

"Henosis" est son troisième album. Il compte 22 morceaux qui ralentissent le temps: des mélodies énigmatiques, où les vides entre les notes sont aussi importants que les notes elles-mêmes. "Less is more": cela peut paraître simple, mais c’est au contraire tout un art. Et une marque de fabrique.

Il lui a fallu près de 40 ans pour tirer ces sons minimalistes de son piano. Adolescent, il écoutait Philip Glass et Keith Jarrett, mais le pianiste qui sommeillait en lui voulait à tout prix jouer du jazz. Seul problème: il n’était pas doué pour ce genre musical. Le piano a été mis de côté, ainsi que son rêve de faire des études au Conservatoire. Il a étudié le management et s’est retrouvé dans la publicité dans l’industrie musicale. Joep Beving est devenu stratège publicitaire pour une entreprise d’Amsterdam qui fournissait de la musique pour la publicité et la télévision. Ses clients? Nike et Adidas.

La suite est à peine croyable. "Tout est pourtant vrai", raconte-t-il en riant. L’impressionnant Néerlandais – il mesure plus de deux mètres et porte une longue barbe – a eu des enfants et a souffert d’un burn-out doublé de crises d’angoisse intempestives. "J’ai connu des cas plus graves dans mon entourage. Le matin, j’étais tout de même capable de me lever et de faire des choses, mais je ne réussissais plus à avoir les idées claires."

Un problème courant chez les trentenaires, lui a-t-on expliqué. "Vos responsabilités et la complexité de votre vie augmentent. Vous avez moins de temps pour réfléchir et votre énergie diminue. Un fossé se creuse entre ce que vous faites et ce que vous avez envie de faire au plus profond de vous-même, mais que vous n’arrivez plus à faire." Chez lui, il s’agissait de la musique. "Je disposais d’un petit studio à la maison, avec un piano, où je jouais quand j’étais jeune. Mais il fallait une chambre pour mon deuxième enfant et j’ai tout déménagé dans un autre endroit du quartier. Je ne trouvais plus le temps d’y aller."

Joep Beving - Henosis. A Film. (Full Movie)

Après le décès de sa grand-mère, Joep Beving a hérité de son piano. L’instrument a été installé dans la cuisine. Le coach qui l’accompagnait à son travail lui avait conseillé de soigner son burn-out en faisant des choses qu’il aimait. Il a donc recommencé à faire de la musique la nuit, lorsque sa famille dormait.

Fait frappant: c’est surtout du jazz qui est sorti de son piano, une musique pour laquelle il n’avait pourtant aucune disposition. "Je réfléchissais trop, je voulais jouer trop de notes. Comme si je voulais me prouver que je pouvais tirer quelque chose de cet instrument. Alors que je devais simplement jouer et lâcher prise, croire à ma vérité. Je suis revenu à mes premières amours musicales, Jarrett et Glass, et des groupes de pop comme Radiohead et Sigur Rós. Tout est rentré dans l’ordre lorsque j’ai finalement réussi à supprimer des notes. L’essence même des choses, ce que je cherchais depuis toujours."

Beving a rassemblé des morceaux contemplatifs sur l’album "Solipsism", inspiré de la philosophie selon laquelle la réalité n’existe que dans l’esprit de l’observateur. Je compose, donc je suis. Sa musique a fait son chemin auprès du public, au-delà de son cercle d’amis, raconte-t-il. Après avoir été refusé par un label, il a publié lui-même "Solipsism". Il a fait imprimer un certain nombre de CD et vinyles, et a tout lancé sur Spotify et Apple Music.

"Tout est rentré dans l’ordre lorsque j’ai finalement réussi à supprimer des notes. L’essence même des choses, ce que je cherchais depuis toujours."
Joep Beving

L’une de ses compositions s’est retrouvée sur la populaire playlist américaine "Peaceful Piano" sur Spotify et a fait un malheur. Le publicitaire qu’il était a tout de suite compris qu’il avait "une histoire à raconter" et a appelé la rédaction d’une émission de radio néerlandaise, "Le monde continue à tourner". Une semaine après l’avoir racontée, il s’est retrouvé à deux reprises au Concertgebouw, à Amsterdam. Depuis lors, il compte plus de 200 millions de "streams" à son nom et donne des concerts dans le monde entier.

Heureux hasard

Ensuite, la signature d’un contrat avec Deutsche Grammophon, une filiale du géant américain Universal, a pu se faire grâce à un ami, qui a laissé traîner un exemplaire vinyle de son album dans un bar à Berlin. Par le plus grand des hasards, c’était le bar préféré du manager de DG… "C’est vraiment ainsi que cela s’est produit", raconte Joep Beving. "C’est incroyable, vous ne trouvez pas? Si vous osez vous laisser porter par le flux du moment et que vous écoutez ce que vous ressentez au plus profond de vous-même, des choses que vous pensiez inimaginables peuvent se produire. Cette acceptation a grandement facilité ma vie au niveau psychologique. C’est même plus important pour moi que ma réussite et les millions de ‘streams’."

Sur "Henosis" – qui signifie fraternité en grec ancien –, ses morceaux intimistes sont pour la première fois accompagnés par un orchestre et de musique électronique. Malgré tout, son style reste indéniablement néo- ou postclassique, étiquette qu’il n’apprécie pas: "Je me sens plus proche de la pop et de l’ambient. Mais bon, le plus important, c’est que le piano minimaliste ait trouvé son chemin auprès du grand public."

>En concert avec Echo Collective le 16 mai 2019, à l’Ancienne Belgique (Bruxelles).

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