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interview

Justin Taylor: "J’ai un rapport très intime avec le clavecin"

Justin Taylor aime les festivals de proximité où les gens viennent voir les musiciens après le concert pour leur poser des questions. ©Victor Toussaint

Il nous offre un admirable CD sur la famille Rameau et dévoile son futur Vivaldi en avant-première mondiale aux Festivals de Wallonie. Qui ont eu l’excellente idée d’en faire leur invité d’honneur. Rencontre avec le jeune prodige du clavecin français.

Visage d’adolescent au sourire d’angelot (baroque, évidemment), Justin Taylor est déjà, à 29 ans, l’un des maîtres de l’école française du clavecin. Il ne lui aura pas fallu six ans, depuis sa victoire au concours de Bruges 2015 – le Reine Élisabeth de la musique ancienne – pour imposer son style d’une extrême sensibilité, tant en concert qu’au disque. Parmi sa dizaine d’enregistrements, ses trois CD en solo et ses trois avec son ensemble Le Consort sont tous indispensables, pas moins. Et d’une telle maturité que notre première question ose une comparaison avec ce Rameau, qu’il célèbre aujourd’hui…

Jean-Philippe Rameau, fils de musiciens, savait lire les notes avant l’alphabet. Vous aussi?

Pas vraiment! Mes parents ne sont pas musiciens, même s’ils m’emmenaient beaucoup au concert. Je n’ai commencé le piano qu’à 8 ans et le clavecin à 9 ans, ce qui est assez tard…

"Contrairement aux cordes frappées du piano, les cordes pincées du clavecin provoquent une sensation très tactile."

Vous avez eu des maîtres d’exception tant au piano qu’au clavecin. Pourquoi ce dernier l’a-t-il emporté?

C’est Françoise Marmin, qui a été non pas mon prof mais mon maître de musique pendant dix ans à Angers, qui m’en a donné le goût. Mais le clavecin me procure aussi une sensation physique très forte. La plupart des musiciens ont un rapport intime à leur instrument – violon, violoncelle, flûte… Cette intimité, dont j’ai besoin, est moins évidente au clavier. Le piano est un instrument génial, mais distant, alors que j’ai une forte sensation de proximité avec le clavecin. Contrairement aux cordes frappées du piano, les cordes pincées du clavecin provoquent une sensation très tactile. Chaque touche soulève une pièce de bois, un sautereau, muni d’un bec qui pince directement la corde. On a quasiment la sensation de la pincer soi-même. Ce rapport est essentiel pour moi…

Chacun de vos disques, et ce Rameau n’y échappe pas, est accueilli avec enthousiasme par la critique et le public. Quelle est la recette de Justin Taylor?

Nos prédécesseurs – Christie, Hantaï, Rousset… – ont fait un travail tellement formidable que le rôle de notre jeune génération n’est plus, selon moi, de proposer l’une ou l’autre intégrale, mais d’élaborer des projets plus personnels. J’aime partir d’un compositeur connu, mais en invitant le public à découvrir ce qu’il ne connaît pas forcément. Comme lorsque j’ai associé Scarlatti et Ligeti dans le disque "Continuum". Ou comme aujourd’hui, avec ce CD sur la famille Rameau, où j’ai joint des pièces de son frère et de son fils…

"Rameau sublime l’héritage baroque, s’inspirant même des ornements du XVIIe siècle, sans se laisser impressionner par l’influence italienne."

N’existe-t-il pas un paradoxe Rameau? Homme du passé, dernier grand du baroque français, et en même temps homme du futur, qui inspirera Debussy, avec lequel vous achevez votre disque?

Sans aucun doute. Rameau sublime l’héritage baroque, s’inspirant même des ornements du XVIIe siècle, sans se laisser impressionner par l’influence italienne. Mais d’autre part, il propose des choix visionnaires en matière d’harmonie – le chemin par lequel passera toute l’harmonie moderne, dira Debussy. De même, sur le plan technique, il explose les codes et propose des approches quasiment pianistiques. En matière de virtuosité, il est totalement décomplexé.

Vous aussi…!

Vous croyez? (rires)

La Rameau

Vous serez présent à huit reprises aux Festivals de Wallonie, notamment avec Le Consort pour un "Duel à Venise", qui confronte Vivaldi et Reali…

… et qui est notre prochain disque. Il ne sera dévoilé qu’en octobre à Paris, mais déjà disponible à nos concerts en Wallonie. C’est un programme de sonates en trio qui associe des œuvres de Vivaldi et de son contemporain, Antonio Reali, également violoniste de grand talent, mais totalement oublié alors qu’il fut vraiment génial lui aussi. Ce genre de projet, qui élargit l’horizon, nous parle beaucoup.

"Il est vrai que se produire dans de grandes salles, c’est génial, mais il n’y a aucun rapport avec le public. C’est pourquoi j’aime tant les festivals de proximité où les gens viennent vous voir après."

Cette année marque aussi vos débuts au Japon et aux États-Unis. Décollage légitime. Un peu impressionné, quand même?

C’est marrant parce que j’ai toujours un peu l’impression de ne pas trop bien jouer (rires)! Mais il est difficile de se juger soi-même. J’essaie de ne pas trop réfléchir à tout cela. Les deux prochaines années sont bouclées. Après, on verra. Dans l’immédiat, je veux profiter de chaque concert, de chaque rencontre. Il est vrai que se produire dans de grandes salles, c’est génial, mais il n’y a aucun rapport avec le public. C’est pourquoi j’aime tant les festivals de proximité où les gens viennent vous voir après, vous posent des questions. Et le public belge est connaisseur… Elle est là, la chance du musicien baroque, qui peut se griser dans de grandes structures, mais aussi jouer dans de mignonnes petites églises, avec seulement une centaine de spectateurs. Et là, on la sent vraiment, cette intimité avec le public.

La Forqueray

Classique

"La famille Rameau"

Justin Taylor, Alpha.

Note de L'Echo: 5/5

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