Khatia Buniatishvili, la pianiste qui déshabille le classique

La pianiste Khatia Buniatishvili brise les codes à tous les niveaux. Par son look à la Beyoncé, elle en irrite d’ailleurs plus d’un dans le milieu feutré du classique. ©AFP

Avec "Labyrinth", son 7e album, la Franco-Géorgienne Khatia Buniatishvili s’offre un bain de nostalgie à travers les siècles, de Bach à Morricone. Petit portrait (partisan) d’une musicienne irrésistiblement clivante.

Une "Gymnopédie" de Satie, une étude de Ligeti, un prélude de Chopin, la "Vocalise" de Rachmaninov… Mais aussi Morricone, Glass, Vivaldi, Liszt. Et même les célèbres 4’33’’ de John Cage, quatre minutes trente-trois secondes de silence pur, avant-dernière piste de ce CD aux accents invitant à la méditation et à la prise de distance.

Classique

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"Labyrinth"

Khatia Buniatishvili, Sony

Avec cet album – "le plus personnel de tous", dit-elle –, Khatia Buniatishvili, 33 ans, a choisi d’entremêler les genres et les siècles. Parce que la musique dite classique, "c’est celle qui a traversé les époques et ne cesse de nous toucher par son universalité", résume sans se prendre la tête la pianiste franco-géorgienne. Un bien déroutant programme, donc, qui va du baroque à la musique de film, mais une intéressante invitation à briser les codes, selon l’expression désormais dans un air du temps peu consensuel. Lequel lui va plutôt bien. Car Khatia Buniatishvili ne plaît pas à tout le monde. Elle le sait. Et assume.

Si elle divise, soyons clairs, c’est d’abord par son look à la Beyoncé, qui en irrite plus d’un dans le milieu feutré du classique. Pas sûr que sa récente nomination d’ambassadrice de la maison Cartier calme les aigreurs de ses détracteurs. Les plus hypocrites évoquent à mots pincés son côté glamour. Les plus hardis s’expriment crûment dans son dos, qu’elle a souvent fort dénudé, pour lui reprocher de jouer un peu trop de son sex-appeal. Il est vrai que son rouge à lèvres explosif et ses décolletés pile ou face (parfois) abyssaux peuvent surprendre – son entrée sur scène à Bozar lors d’un concert Musica Mundi déclencha une inoubliable vague de "oh…!" – admiratifs ou réprobateurs, on ne saura jamais.

Khatia Buniatishvili - Erik Satie: "Gymnopédie No.1"

Une majorité de mélomanes, ose-t-on croire pourtant, se désintéresse de la chose ou, au pis, s’en amuse un peu, concédant à la surmédiatisation des stars l’obligation d’une imagination vestimentaire couvrant sans excès le corps du délit. Pas sûr d’ailleurs qu’à ce petit jeu, la Chinoise Yuja Wang ne supplante la Géorgienne, mais sans égaler l’Américano-Ouzbèke Lola Astanova. 8,8 millions de vues sur YouTube pour la Fantaisie Op.66 ne s’expliquent pas que par Chopin, comme l’admit un youtubeur sincère, "venu pour les jambes, mais resté pour la musique".
Car le fait est là: ces dames ont un immense talent, sans lequel une pointe plus ou moins saucée d’exhibition charnelle ne leur vaudrait pas un succès planétaire.

"Je ne joue pas pour les mélomanes, mais pour des êtres humains, quelles que soient leur condition ou leurs connaissances musicales."
Khatia Buniatishvili
Pianiste

Explosive

Le parcours de Khatia Buniatishvili, qui a grandi dans une banlieue sinistre de Tbilissi en Géorgie soviétique et donné à six ans son premier concert en solo avec orchestre, s’appuie sur une précocité et une spontanéité époustouflantes. Encore fallait-il canaliser cette énergie fondatrice, la modeler et la mûrir pour de bon, ce qu’elle fera à Vienne aux côtés d’Oleg Maisenberg. Installée à Paris depuis 2011, "parce que ce pays a érigé en vertu la notion du beau", nationalisée Française en 2017, elle impose très vite un style, le sien, et un discours que cette polyglotte martèle dans toutes les langues: la musique classique n’est pas réservée à une caste d’initiés naphtalinés. Elle qui écoute plus volontiers Keith Jarret que ses collègues en smoking, elle qui accompagna un jour le groupe Codplay, franchit les barrières sans état d’âme. Ose une gestuelle des plus démonstratives. Explose Liszt ou Schumann quand cela lui prend. Hypnotise les grandes salles de la planète. Et y draine bien souvent un public varié et rajeuni. "Je ne joue pas pour les mélomanes, mais pour des êtres humains, quelles que soient leur condition ou leurs connaissances musicales", répète-t-elle à l’envi. Mais gare à la caricature. S’il arrive à cette redoutable virtuose de doper son clavier aux amphétamines, elle sait aussi offrir aux pièces les plus douces une mélancolie toute slave. Elle est ainsi, Khatia, duelle, tantôt pianiste à l’expressionnisme exacerbé, tantôt rêveuse fusionnant sa sensibilité avec celle d’un public en apesanteur. Il n’est pas rare, lorsqu’elle achève un récital sur une pièce tendre, qu’un silence sidéré précède la salve d’applaudissements, privilège des grands interprètes.

Reste que, sur un plan strictement musical, la pilule passe mal chez ceux pour qui les partitions forment d’inaliénables legs testamentaires. Ses disques et ses concerts font souvent grincer les dents des puristes, qui lui reprochent un excès de liberté, et alimentent les critiques fielleuses d’une partie de la presse française. Pas de quoi la démonter. Invitée en 2017 à la télé dans "On n’est pas couché" pour son CD Rachmaninov, agressée par un Yann Moix suant la haine pour son interprétation, elle ne recula pas d’un pouce et finit par envoyer l’infâme dans les cordes.

Cette assurance à tout crin et cette volonté de briser le mythe d’une musique réputée élitiste, fût-ce au prix de grandes libertés stylistiques, scellent la communauté de ses fans. Parmi eux, même les mélomanes les plus au fait de la rigueur musicale acceptent sa créativité exacerbée. Sur laquelle elle ne cédera pas. "Depuis ma jeunesse, mes parents m’ont inculqué la force d’être moi sans tricher. Si l’on veut être sincère avec les autres, il faut l’être d’abord avec soi-même."

Khatia Buniatishvili - Serge Gainsbourg: "La Javanaise"

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