Kris Dane: "La musique est un océan où je navigue"

©rv doc

Le Bruxellois-Anversois Kris Dane sort "U.N.S.U.I.", son sixième album solo. Un musicien qui cherche le(s) monde(s).

Kris Dane  "U.N.S.U.I."

MBE/Pias

Note: 4/5

 

Unsui est un terme chinois qui désigne le nuage et l’eau, issu d’un poème dont un vers nous dit: "Flotte comme les nuages et coule comme l’eau". Grand amateur de thé vert (il est loin le temps où les rockers ne juraient que par le cliché de la bouteille de Jack Daniels, trônant à demeure sur les amplis de Keith Richards), "j’ai découvert un jour un thé unsui". Et d’ajouter cette jolie formule d’un français réinventé: "Le son de ce mot-là me jouait".

La musique de Kris Dane s’inspire de ce cycle du nuage qui produit de l’eau qui se vaporise et redevient nuage, qui rime avec voyage. En effet, qu’y a-t-il de plus voyageur qu’un nuage? C’est pour lui une parabole de la musique et de ses fluides. Le plus long morceau d’Unsui, "Shades", un tour de force de 16 min. 42 sec., qui tranche avec les produits calibrés, n’est que cela, un voyage de nuages, un flux de nappes sonores. En anglais, shade est un mot riche, puisqu’il désigne à la fois l’ombre, les tons de la couleur et les tonalités de la musique. La personnalité de Kris Dane est ainsi faite, pleine de shades. La vidéo de "Shades" évoque un voyage, "sur cette planète ou sur une autre". On ne sait où on est.

Le procédé en mapping 3D permet de capter des microfibres d’images, qui sont comme autant de trous noirs, de points de passage vers une alter-réalité: nous pourrions être sur une météorite ou dans les tissus du corps humain. À ce niveau fractal, le minéral et l’organique fusionnent. Shades devient un morceau d’art visuel, créé par Félix Luque Sánchez et Iñigo Bilbao.

Kris Dane - "Shades"

La recherche du tout

Kris Dane est un chercheur. Deuxième opus de l’album U.N.S.U.I. en pré-sortie vidéo et créé par Ryoichi Kurokawa sur des images originales de Daniel Demoustier montées par Zoubeir Ben Hmouda, "All" développe un autre versant de cette recherche. "Ne pas être capable de décider où nous sommes nés sur cette planète fait de chaque individu une partie du globe."

Les tonalités de "All" et les images en mutation constante d’humains protéiformes, humanité réfugiée et transhumante, composent un univers humain où rien n’est jamais fixé. "All cherche le tout. Les humains sont dans le mouvement vers le tout, pas vers le rien. Ils cherchent un terrain sûr où être et créer. Nous sommes tous le produit de ces mouvements, volontaires ou involontaires. Les artistes bougent volontairement, les réfugiés bougent, contraints et forcés. Que ce soit le fruit du désir ou de la nécessité, personne ne devrait avoir de comptes à rendre sur son besoin de bouger. L’océan est vaste, ne m’appartient pas, et je navigue dessus. J’avance, je stagne, je suis à contre-courant, j’affronte les tempêtes. Il faut apprendre à s’écouter pour piloter son bateau et prendre le vent dans les voiles. J’écoute le vent, le silence, les bruits avec lesquels on fait la musique. La musique est un océan où je navigue. Peu à peu, j’ai fait en sorte de me délester, de jeter l’inutile par-dessus bord pour alléger mon voilier et profiter de la force du vent."

Unsui désigne aussi "le moine novice poussé à s’aventurer, à se confronter à ce qu’il ne connaît pas, à soumettre ce qu’il sait au contact des autres". Quand il parle, Kris Dane a un débit rapide, énergique, mais posé, sans précipitation.

Parole d’un batteur (réminiscence du temps où il frappait les peaux avec dEUS) et vibration des cordes vocales sollicitées avec une énergie ferme et hypnotique: on le sent qui attrape les mots comme les baguettes vont chercher les peaux ou les doigts caresser les cordes. Une énergie de chercheur qui emprunte les bons conduits. "Je ne suis pas croyant, mais je sais que la musique est le fruit de ce qu’on est. En néerlandais, on dit qu’on apprend en tombant et en se relevant."

"J’ai écouté beaucoup de musique classique avec mes parents, puis j’ai suivi l’École de musique de Borgerhout, à Anvers, dans les années 1980." Qu’a-t-il retenu de la fréquentation du classique? "Mon amour pour la finesse de la musique, mais surtout l’emploi de la dynamique. J’ai oublié cette terminologie italienne, adagio, fortissimo, diminuendo, mais j’en retiens la substance. La tenue de la note est essentielle. J’aime que ça respire, jouer avec les rapports de hauteur, la grandeur et la petitesse. Dans le jazz, on joue des couleurs, on va jouer bleu ou vert ou jaune. Le lyrisme pop me plaît."

Perdre pour trouver

La décennie 1990 a été celle des premiers contacts avec des musiciens. Pêle-mêle, il cite des noms comme Pixies ou Jimi Hendrix, et plus tard Nirvana. "On parle trop d’un passé classifié. J’aime surtout rencontrer les gens qui jettent des passerelles. Je n’aime pas les puristes qui suivent une école." Les critiques musicaux qui possèdent une connaissance encyclopédique et des murs entiers de vinyles, et qui "savent toutes les dates" (il y en a!) l’étonnent et l’amusent, mais cela l’encombrerait. "Je n’ai pas besoin de connaître tous les albums de Radiohead. J’ai besoin de faire place à la découverte. Je n’ai pas de héros, mais si j’entends Bowie, même à distance, je sens quel grand compositeur c’était."

On sait que Pierre Boulez avait chez lui un banal électrophone: la musique était ailleurs, dans sa tête, sur la partition. "Je passe beaucoup de temps sans rien écouter, car je suis immergé dans ma musique. Je dois être un peu autiste (il rit), car je suis très occupé par celle que j’ai dans la tête, ou par les petites affaires du quotidien, courir avec mon chien, aller caresser un cheval. Choisir, c’est accepter de perdre quelque chose pour trouver." Quand sait-il qu’il a trouvé? "Au moment où l’on trouve, où l’on découvre ce qu’on attendait sans savoir qu’on l’attendait. On se sent des papillons dans le ventre. Je ne sais pas ce que c’est: le jour où je pourrais nommer, rationaliser, ce sera terminé."

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