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interview

Kris Defoort, compositeur: "La musique permet de survivre"

Kris Defoort chez lui, à Forest. ©Kristof Vadino

Création mondiale à La Monnaie de "The time of our singing", inspiré du grand roman éponyme de Richard Powers. Le nouvel opéra du Belge Kris Defoort plonge dans l’Amérique raciste de l’après-guerre, en invitant dans la fosse un orchestre de chambre et un jazz band.

Lorsqu’il découvre le livre de Richard Powers, en 2009, Kris Defoort n’a aucun doute. Il a trouvé la matière de son nouvel opéra. Il faut dire que «The time of our singing» est un roman hors du commun, sacré dès sa parution aux Etats-Unis «meilleur livre de l’année», avant de glaner des louanges similaires au fil de ses traductions («Le temps où nous chantons», en français). Il retrace le parcours d’une famille mixte dans une Amérique en proie aux conflits raciaux.

Tombés amoureux lors d’un concert en 1939, David, physicien juif allemand émigré, et Delia, jeune Américaine noire à la voix sublime, ont en commun un amour démesuré pour la musique. De leur union, qui passe outre les préjugés ségrégationnistes, naissent trois enfants. Jonah deviendra un ténor talentueux, Joey l’accompagnera au piano, et Ruth rejoindra les activistes anti-racistes. Mais lorsque l’on est métis en Amérique, on n’est ni blanc, ni noir. On n’est de nulle part...

Si les résonances avec l’actualité de Black Lives Matter sont évidentes, c’est cependant l’omniprésence de la musique, de toutes les musiques qui rythment ses pages, qui a fasciné Kris Defoort. Jazzman de réputation internationale, mais riche aussi de toutes ses formations musicales – baroque, classique et contemporaine –, le compositeur est en effet passé maître dans le mélange des genres. Pour son quatrième opéra, la fosse sera occupée par l’orchestre de chambre de La Monnaie et par quatre jazzmen...

Pourquoi ce roman a-t-il été un tel choc pour vous?

La première raison, incroyable, c’est sa proximité avec ma propre vie musicale. Dans cette famille où l’on est fou de musique, on côtoie le jazz, le classique, le contemporain, le «third stream», tous ces courants que je mixe dans mes compositions. De plus, l’un des protagonistes choisit de rester à New York pour jouer dans les piano bars, or j’ai été pianiste à New York pendant trois ans. Enfin, le chanteur principal finit par se retrouver dans un ensemble de musique baroque à Gand avec Philippe Herreweghe... La seconde raison de ma passion pour ce livre tient à la véracité des personnages. Trop d’opéras s’inspirent de pièces de théâtre, de la mythologie, de drames shakespeariens ou que sais-je encore, et n’évitent donc pas les archétypes. Moi, je veux mettre en scène des gens de la vraie vie, avec des êtres de chair et de sang.

Comment adapter un roman de mille pages, extrêmement denses?

On n’en retrouvera évidemment qu’une modeste partie. J’ai travaillé quatre ans sur cet opéra, dont deux sur le texte avec le librettiste Peter van Kraaij, romancier flamand et dramaturge. Par souci de rendre l’opéra lisible, nous avons choisi de dérouler l’action de manière chronologique entre 1939 et 1995.

The Time of Our Singing | Interview de Kris Defoort

Comment balaie-t-on malgré tout un demi-siècle d’histoire à la fois familiale et américaine?

C’est la magie de l’opéra. Il faut avancer très vite, mais sans donner l'impression que l'on brûle les étapes. Nous avons donc choisi de nous concentrer sur le couple et ses trois enfants, tandis que le monde extérieur sera traduit par une scénographie faisant la part belle à l’image. Nous projetterons des photos iconiques des Etats-Unis. Elles n’auront pas besoin de commentaires pour avancer dans le temps et contextualiser chaque moment – le combat de boxe de Mohamed Ali, le discours de Martin Luther King... Ces images traduiront la violence du monde extérieur.

"The time of our singing", durant les répétitions.

Violence qui impacte inévitablement les relations familiales?

Oui, car les enfants métis ne parviennent pas à s’intégrer – Jonah n’est pas assez blanc pour le milieu de la musique classique, Ruth pas assez noire pour celui du jazz... Ce sont des jeunes très éduqués aussi, ce qui pose d’autres problèmes d’intégration. J’espère en tout cas avoir évité une lecture superficielle, binaire, sur le ségrégationnisme à l’américaine. Ce livre est d’une grande profondeur. Il y a bien plus de couches que le noir et le blanc, et ce drame dépasse largement toute approche simpliste, comme on en voit tant sur les réseaux sociaux.

"Trop d’opéras s’inspirent de pièces de théâtre, de la mythologie, de drames shakespeariens ou que sais-je encore, et n’évitent donc pas les archétypes. Moi, je veux mettre en scène des gens de la vraie vie, avec des êtres de chair et de sang."
Kris Defoort
Compositeur

On nous promet une mise en scène assez dépouillée...

En effet. Le metteur en scène américain Ted Huffman a élaboré son projet au départ des chanteurs et de la musique. Car s’il fallait résumer l’esprit de cette pièce, il s’agit vraiment d’une ode à la musique. Dans cette famille où on l’on chante du gospel et on joue Schubert, où Bach se partage avec du jazz, la musique permet de survivre. Au fond, dans cet opéra, le personnage principal n'est autre que la musique. Très peu d'opéras l’ont fait!

Opéra en création

«The time of our singing»
Kris Defoort (sur un roman de Richard Powers)

Kwamé Ryan, direction musicale. Ted Huffman, mise en scène
Le casting complet ici

Du 14 au 26 septembre: www.lamonnaie.be

The Time of Our Singing | Abigail Abraham's first jam session and her take on the role of Ruth

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