L'AB, ce temple au cœur de Bruxelles

Le défi de l’AB: capter les moins de trente ans qui recherchent une expérience et plus seulement un concert, aussi bon soit-il. ©Alex Vanhee/ID

L’Ancienne Belgique fête ses 40 ans dès ce week-end. Retour sur une succes story flamande qui caracole dans le top 10 des meilleures salles du monde, mais peine à séduire les millénials.

En 1977, Vic Anciaux, alors secrétaire d’État à la Culture néerlandophone, apprend que l’Ancienne Belgique est à vendre. L’homme fort de la Volksunie, parti nationaliste, en fait alors un symbole culturel avant de procéder à son rachat. Le père de Bert Anciaux considère que l’intronisation de ce temple de la musique est l’une de ses plus importantes réalisations politiques. Avec la manière. Cette histoire-là, Anciaux, 87 ans, est manifestement toujours heureux de la raconter: "En tant que secrétaire d’État flamand au sein du gouvernement belge, j’ai dû faire face à un FDF (François Persoons, NDLR) qui a tout mis en œuvre pour rendre le peuple flamand malheureux à Bruxelles, lâche-t-il. Il a boycotté toutes les initiatives que j’avais prises en faveur de la vie culturelle ou communautaire en néerlandais. Le Botanique était également sur le marché. J’ai préféré l’AB pour sa situation centrale, son histoire qui a marqué music-hall et parce que nous avions quitté le Botanique, parti pour des années de rénovation." Anciaux élabore son plan: au gouvernement, il prétend vouloir le Botanique, en espérant que les francophones lui laisseraient l’AB comme lot de consolation. Et ça marche! La Communauté flamande en devient propriétaire pour la somme d’environ 900.000 euros.

Ça, c’était il y a 40 ans. Mais le site du centre-ville avait déjà une longue histoire de spectacles derrière lui, à l’exact emplacement de la maison des marchands d’Outre-mer (Meerslieden), bâtie au XVe siècle. Le lieu a fait alors tour à tour office de comptoir bancaire, de salle de soins pour les malades, de salle de réunion et de salle des fêtes. Il n’en reste aujourd’hui qu’une seule trace: une plaque, apposée sur la façade, portant la mention "Meersliedenambacht".

Ce samedi, c’est "kick off party"!

Les festivités du 40e anniversaire seront lancées ce samedi par les frères Stephen et David Dewaele, alias ces 2 Many DJ’s qui reçurent un jour la bénédiction de David Bowie himself! Eux occuperont la grande salle avec quelques pensionnaires de leur label Deewee, tandis que les clés du Club auront été confiées à l’Ostendais Nosedrip et à son label Stroom. Dance culture au rez-de-chaussée, ambient/chill en haut! Dimanche, on poursuivra avec les Bruxellois de Rebel Up! Ce mercredi 25, l’église du Béguinage sera le théâtre de concerts néoclassiques: l’Allemand Martin Kohlstedt jouera en solo tandis qu’avec sa version de "12 Conversations with Thilo Heinzmann", Echo Collective rendra hommage à feu Jóhann JóhannssonLe dimanche 13/10, on retrouvera Lefto aux commandes d’une soirée rassemblant notamment Blu Samu, Miss Angel et Martha Da’Ro, soit quelques-unes des plus chouettes représentantes de la vague urbaine/jazz. Le lundi 14/10, rendez-vous sur le toit de la Bibliothèque Royale de Belgique pour l’inauguration en musique d’une fresque de Phlegm, formidable street artiste gallois qui aura travaillé là sur le thème de Breughel

www.abconcerts.be

 

La musique y trouve ensuite ses aises. Jusqu’aux années 30, l’endroit sera successivement le Vieux Düsseldorf (1.500 places, deux orchestres, variétés et revues) puis Bruxelles-Kermesse (brasserie et cinéma, acrobates et magiciens). Quand le Liégeois Georges Mathonet rachète le bâtiment, en 1931, il va en faire l’un des music-halls les plus tendances de l’époque. L’Ancienne Belgique (l’origine de ce nom reste mystérieuse) connaît alors son âge d’or.

Mathonet fait procéder à des travaux (la jauge passe à 1.300 personnes), devient résistant pendant la guerre et peaufine sa formule à succès après la Libération. En première partie, des illusionnistes, des acrobates, des imitateurs et des comiques chauffent la salle. La vedette anglaise et la vedette américaine enchaînent ensuite les chansons. Et après l’entracte, place à la tête d’affiche pendant 40 minutes…

Piaf, Brel, Brassens

Les grands de la chanson française passeront par l’AB, de Trenet à Brassens, de Piaf à Brel. Dans les années 50, Georges Mathonet s’associe avec Bruno Coquatrix, alors directeur de l’Olympia, ce qui lui permet de faire venir à Bruxelles les stars des yéyés. Mais l’incendie de l’Innovation qui survient en 1967 va changer la donne, imposant au propriétaire de nouvelles normes de sécurité. Un très lourd investissement qui ne sera jamais entièrement amorti. La chasse aux subsides ne donne rien. En 1971, Mathonet dépose son bilan.

300.000 euros de bénéfices l’an dernier, un taux d’occupation de salle de 90% (payants) et des subsides pour un quart seulement: qui dit mieux?

Depuis son rachat et sa rénovation, l’AB est devenue l’une des meilleures salles du monde, équipée du meilleur matériel. Pollstar, un magazine de musique américain destiné aux professionnels, l’inclut même dans son top 10 des meilleures salles de concert. Sous la houlette de Kurt Overbergh, son directeur artistique actuel, ce lieu de culture auquel la Communauté flamande impose un ancrage local s’est également transformé en lieu de création. Ouvert à tous les publics, évidemment: plus de 300.000 spectateurs s’y pressent d’ailleurs chaque année, un record. Et même si la salle a connu des déboires en 2010 avec la crise financière et en 2015 avec les attentats, elle est solide financièrement. 300.000 euros de bénéfices l’an dernier, un taux d’occupation de salle de 90% (payants) et des subsides qui n’entrent que pour un quart dans son budget de fonctionnement: qui dit mieux?

Mais il y a un challenge de taille. Les moins de 30 ans: cette "génération YouTube", comme l’appelle le directeur général Dirk De Clippeleir. "Elle préfère aller à Tomorrowland ou au Pukkelpop. Pour les millénials, la musique est une occasion de vivre une expérience. Un clip sur leur smartphone ou un concert lors d’un festival d’été ne les empêche pas de profiter d’un massage ou d’une expo. Nous pouvons toujours agrémenter notre offre, mais la formule reste la même: une boîte avec une scène où se produit un artiste pendant une heure devant un public censé être attentif".

"Tu es dans la Rolls des salles!"

Pour les artistes belges, le 110 boulevard Anspach peut être l’endroit de toutes les émotions et même de tous les records.

On se souviendra par exemple des huit concerts complets consécutifs de dEUS à l’occasion des vingt ans de l’album "Ideal crash". C’était en mai 2019… Le rappeur bruxellois Zwangere Guy a lui aussi une histoire particulière avec l’AB: il y a travaillé au bar et en cuisine avant, un jour, d’y monter sur scène avec ses camarades de Stikstof, puis tout seul. Il y retournera les 29 et 30 avril 2020.

Scylla, lui, l’occupera une troisième fois: après la configuration "club" (900 personnes) en 2013 pour l’album "Abysses" et la configuration "théâtre" (avec les balcons debout), il y a peu, pour "Pleine lune" avec le pianiste Sofiane Pamart, place à l’AB "full" (2.000 spectateurs environ), le 9 avril 2020. "C'est mon dernier album en date, ‘BX vice’, que je viens défendre sur cette scène, dit-il. Jouer à Bruxelles, où tout a commencé pour moi dans une Maison des jeunes, et, 20 ans plus tard, remplir et faire trembler les murs de la salle la plus prestigieuse de ma ville: comment aurais-je pu l'imaginer en écrivant mes premiers mots? Une semaine après, je ferai l'Olympia à Paris, mais entre nous, cette AB est tout aussi importante à mes yeux, voire plus: c'est ‘le petit Gilles’ qui y jouera!"

Pour Veence Hanao aussi, l’Ancienne Belgique avait quelque chose de particulier. Et il a fini par s’y produire, avec Le Motel. C’était le 24 novembre 2018, après la sortie de "Bodie"… "Du fait de sa réputation de salle mythique où se succèdent les formations mythiques, l’AB m’a toujours paru relativement inaccessible en tant qu’artiste. Comme si c’était ‘trop gros pour moi’, par rapport au projet que je défends, au côté niche, intime et alternatif de ma proposition musicale. Je n’ai d’ailleurs jamais eu la prétention d’y jouer jusqu’à ce que mon manager de l’époque lance l’idée, pour terminer la tournée d’une façon… excitante." Une fois la date confirmée, il ressent un mélange de pression de "ouf" (sic) et d’excitation face à ce challenge qu’il faut relever. "Le jour J, tu arrives avec ton équipe, et après cinq minutes, tu te rends compte que tu es dans la Rolls des salles: le son, l’accueil, la disponibilité et le professionnalisme des gens pour que tout se passe au mieux sur tous les plans, c’était vraiment réconfortant!" Sur scène, Le Motel et lui vivent un moment hyper intense: "C’était une sorte de fête. Et ça m’a fait du bien. J’étais juste heureux de pouvoir rendre à ce public ce qu’il me donnait, et de le faire dans de si bonnes conditions…"

Laissons, comme il se doit, le dernier mot à Arno, le plus bruxellois des Ostendais. Qui rit quand on lui parle de l’AB: "C'est mon living! On m'a dit que parmi les artistes qui s'y étaient produits le plus de fois, j'étais le dernier encore en vie." 

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