L'esprit plutôt que la lettre aux grandes orgues de Notre-Dame

©La Dolce Volta

Il fallait oser. À contre-courant des interprétations "historiques", Olivier Latry invite Jean-Sébastien Bach sur les grandes orgues de Notre-Dame de Paris. Un sacré souffle. Et le triomphe de la musique.

nouveau CD

Olivier Latry, "Bach to the future"

Note : 5/5

1 CD Dolce Volta

Air d’enfant sage, mais sourire de galopin, Olivier Latry offre un joli pied de nez aux certitudes. Titulaire des grandes orgues de Notre-Dame de Paris, l’organiste français de réputation mondiale sort un disque Bach qu’il nourrissait "depuis 30 ans". Et qui interpelle. Car ce Bach-là, confronté à un instrument d’une puissance phénoménale, acquiert une résonance qui n’a plus grand-chose de baroque. Mais diable (!), quelle vision…

©doc

Quelques mots d’abord sur cet orgue magnifique, qui a survécu à la Révolution française…

Il est effectivement restauré tous les 25 ans depuis le XVIIe siècle. C’est un instrument d’autant plus fabuleux que chaque intervenant a eu l’intelligence de garder ce que son prédécesseur avait fait de mieux. Je pense à Cavaillé-Coll, qui l’a profondément rénové en 1868, mais aussi à ceux qui lui ont succédé.

Vous avez donc choisi un orgue qui n’est absolument pas destiné à Bach. Même la célèbre Toccata en ré mineur a changé de couleurs…

J’avais en effet pour objectif de mettre en phase la musique de Bach avec l’orgue de Notre-Dame. Comme la réverbération du son est de 7 secondes dans la cathédrale, ce qui est très long, j’ai évidemment dû privilégier des œuvres harmoniques plutôt que polyphoniques, ou alors les reconsidérer, comme dans le Ricercar. Mais cet orgue possède une telle dynamique entre les fortissimo et les pianissimo que l’on peut tout imaginer entre ces extrêmes.

Olivier Latry - J. S. Bach - Toccata and Fugue @ Notre Dame de Paris

Reste que vous voilà brouillé avec l’approche historique de l’interprétation…

J’en fais beaucoup, mais ici, j’en prends le contre-pied! Gamin, quand je jouais Bach au piano, on m’interdisait d’utiliser la pédale car les clavecins n’en avaient pas. Cela m’a toujours irrité. Si j’interprète Bach au piano, ce n’est pas pour imiter le clavecin, mais pour faire sonner un piano! Il est tout aussi stérile de jouer ce compositeur luthérien sur un orgue romantique en s’interdisant certains registres sous prétexte qu’ils n’existaient pas à son époque. Dans ce cas, soit vous trahissez l’auteur, soit vous trahissez l’instrument. Or, ce qu’il y a de fascinant avec Bach, c’est qu’il a moyen de transcender l’instrument avec sa musique…

"Je compare l’orgue à un partenaire de musique de chambre, qui nous exprime ce qu’il désire à tel ou tel moment. Il ne parle pas, bien sûr, mais il sait se faire entendre."
Olivier Latry
Organiste

Chaque organiste a sa propre vision du répertoire. Quelle est la vôtre?

La vérité, ma vérité, car j’essaie toujours d’être vrai. Peut-être est-ce d’ailleurs à ce niveau que se situe l’écueil de l’interprétation baroque…

…et sa prétention à l’authenticité?

Oui, parce qu’il faudrait définir le concept. Vouloir jouer Bach et tant d’anciens sur des orgues qui ne sont pas conçus pour eux, cela n’a pas de sens si l’on essaie d’appliquer servilement les registrations et les articulations "authentiques". C’est impossible car les paramètres originaux sont absents. La première victime sera donc la musique! On raisonne en termes d’honnêteté intellectuelle, soit, mais que l’on ne vienne pas prétendre à l’honnêteté affective ou expressive. Je préfère restreindre la lettre pour retrouver l’esprit.

Olivier Latry, organiste de Notre-Dame de Paris

Lequel dépend avant tout de l’instrument?

Absolument. J’aurais joué autrement sur un autre orgue. C’est sa registration spécifique (l’ensemble des jeux disponibles, NDLR) qui me donne envie d’accélérer ou de ralentir ici, de davantage articuler là… Un organiste, cela doit ouvrir les oreilles. Beaucoup l’ont oublié.

Il faut écouter ce que l’orgue a à nous dire. Je le compare à un partenaire de musique de chambre, qui nous exprime ce qu’il désire à tel ou tel moment. L’orgue ne parle pas, bien sûr, mais il sait se faire entendre. Il renâcle si j’utilise un registre qui ne lui convient pas. "Cherche autre chose", me dit-il! Et il a raison.

Il n’y a pas de futur sans passé, c’est un fait. Mais s’il faut le connaître, ce n’est pas pour s’y arrêter, mais pour s’en nourrir. C’est cela qui me permet d’avoir une vision de Bach pour l’avenir, parce sa musique traverse les siècles au-delà de toutes les contingences musicologiques.

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