L'industrialisation des festivals

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La facette économique des festivals, souvent laissée dans l'ombre, est pourtant déterminante. Christophe Goethals, chercheur au Crisp et auteur d'une étude sur la question, en dresse l’analyse.

En Belgique, l’offre festivalière, riche et variée, s'est considérablement développée depuis trente ans. Si la musique domine largement le paysage, le théâtre, la danse, la littérature ou le cinéma sont aussi bien représentés. Plus personne ne nie le rôle joué par les festivals dans le processus de démocratisation de la culture. Mais d’un point de vue économique, un festival est généralement une structure très fragile. Les festivals naissent autant qu’ils disparaissent. Ceux qui prennent le parti de fonctionner avec un système d'entrées gratuites sont évidemment encore plus soumis à l’éventualité d’une disparition précoce: "La plupart des festivals âgés de plus de 5-6 ans ont fait le choix de la professionnalisation, écrit Christophe Goethals dans une étude réalisée pour le Crisp en 2016. Dans le meilleur des cas, l’organisation repose sur quelques emplois fixes pendant une bonne partie de l’année, que viennent renforcer, à l’heure de l’événement, des stagiaires et de très nombreux bénévoles." La situation économique actuelle ne fait hélas pas tendre vers l’optimisme: "Depuis quelques années, constate le chercheur, les festivals sont soumis à de très fortes pressions: concurrence accrue qui vient notamment de l’international, diminution des budgets publics et, par conséquent, de certaines subventions."

"La plupart des festivals âgés de plus de 5-6 ans ont fait le choix de la professionnalisation."
Christophe Goethals
chercheur au Crisp

Le contexte actuel de réduction des financements à la culture "pousse souvent les organisateurs à trouver d’autres moyens de bénéfices pour rendre l’événement rentable: la stratégie des organisateurs consiste bien souvent à consolider les recettes propres, à savoir celles issues de la vente de billets, des consommations et du merchandising. Ainsi, celles-ci représentent en moyenne 50% des recettes totales des festivals de musique rock et pop. "

Seulement ces recettes propres peuvent être fluctuantes puisqu’elles dépendent de l’affluence du public et également d’une météo parfois capricieuse. Or, pour s’assurer au mieux de cette affluence, les organisateurs multiplient les "têtes d’affiche" et s’efforcent de proposer une expérience unique aux festivaliers. Mais elle a un prix. Le spectacle sonore et visuel, les décors, les demandes parfois exubérantes des artistes, l’offre de nourriture et de boissons, mais aussi la sécurité sont autant d’éléments qui, ces dernières années, ont fait augmenté considérablement les prix des billets. Le festival Tomorrowland est le grand représentant de cette tendance à la hausse, qu'il ne faudrait pas pour autant généraliser outre mesure: "Certains festivals parviennent à trouver un bon équilibre entre qualité artistique et prix du billet", tempère Christophe Goethals.

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Rude concurrence

Toujours est-il que cette concurrence entre les festivals (au niveau européenne notamment) a pour effet de créer une forte demande, ce dont les agents ont bien conscience, négociant à prix d’or les cachets des artistes les plus demandés: "Les artistes sont conscients de l’importance qu’ils représentent pour la rentabilité des festivals et voient de surcroît dans l’augmentation du cachet une opportunité de compenser la baisse des recettes constatée dans l’industrie du disque. Depuis les années 2000, la scène est en effet devenue la principale source de revenus des artistes – elle représente aujourd’hui de 50% à 80% de leurs recettes."

"Certains festivals parviennent à trouver un bon équilibre entre qualité artistique et prix du billet."
Christophe Goethals
chercheur au Crisp

Par ailleurs, selon Christophe Goethals, on assiste de plus en plus à un phénomène d’industrialisation des festivals: "À l’instar des équipes des Ardentes, le secteur voit ainsi émerger quelques grands acteurs capables de se rendre incontournables dans l’organisation d’événements musicaux, de générer un savoir-faire et d'être à la tête de plusieurs festivals. Dans la même idée, on peut aujourd’hui difficilement passer à côté de Live Nation. Cette multinationale cotée en bourse est active en tant qu’organisateur de festivals en Belgique (Rock Wechter, TW Classic), via sa filiale Live Nation Festivals, et est leader de la vente de billets de concerts et de festivals, via sa filiale Ticketmaster Belgium. Live Nation complète sa palette de services en jouant le rôle d’intermédiaires entre les artistes et les programmateurs potentiels de salles ou de festivals. Live Nation représente ainsi les intérêts de plusieurs milliers d’artistes, parmi lesquels les têtes d’affiches les plus demandées. (...) Sa position dominante lui confère, si pas un monopole, un rôle d’arbitre dans la programmation des têtes d’affiche des grands festivals."

Hormis les retombées financières directes, les festivals concourent à faire connaître une région ou une localité, à développer son image et à promouvoir le patrimoine. La plupart d'entre eux ont donc des effets très positifs sur le secteur du tourisme mais aussi sur l’horeca. C’est notamment le cas du Brussels Summer Festival: "Fortes de ce constat, les autorités publiques, et particulièrement les pouvoirs locaux, ont lancé depuis une vingtaine d’années des politiques visant à mettre en valeur la composante événementielle au sein de leurs plans de développement et ont intégré la logique culturelle dans leurs politiques touristiques et de développement économique."

Stagnation des festivals

Le secteur festivalier peut-il encore vraiment se développer? "Tout d’abord, enchaîne Christophe Goethals, le nombre de festivals n’augmente plus de manière évidente. En Communauté française, les 7 plus grands festivals de musique attirent environ les trois-quarts du total du public qui assiste à ce type d’événement. Mis à part Dour, la plupart des grands festivals de musique actuels accueillent un public dont le nombre n’évolue plus ou presque plus. Parmi les raisons de cette stabilité de la fréquentation du public, on trouve probablement les limites en termes de moyens humains, financiers et matériels. Mais on est en droit de se demander si certains festivals ne sont pas tout simplement en perte de vitesse et ne subissent pas une concurrence internationale, mais aussi locale, avec l’arrivée en Wallonie de nouveaux venus tels que Solidaris et le Ronquières Festival. Par ailleurs, pour certains organisateurs, croître n’est pas un but en soi. Ainsi, des festivals comme Esperanzah! ou LaSemo mettent l’accent sur la convivialité, plus que sur la taille."

Il y a donc bien la place pour une autre "philosophie" du festival qui n’obéisse pas seulement à l'attrait de la rentabilité et à la logique d’expansion, participant à la diversification qualitative de l'offre dans un secteur ayant pris une place de plus en plus importante dans la culture actuelle.

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