La drôle de "Tosca" pasolinienne à La Monnaie

©Karl Forster

Le jeune metteur en scène Rafaël Villalobos signe la nouvelle production de "Tosca" en convoquant Pasolini. De quoi s’interroger une fois de plus sur les choix de certains metteurs en scène, sans bouder une évidente réussite vocale et musicale.

Rassurons d’emblée les frileux. Contrairement à ce qu’annonce le site de la Monnaie selon lequel certaines scènes pourraient heurter, cette «Tosca» n’a rien de sulfureux. Elle interpelle en revanche sur la nécessité (?) de faire dire à une œuvre davantage qu’elle ne recèle. Sans relancer ici le vain débat du Regietheater et de la pseudo-modernité, l’Espagnol Rafaël R. Villalobos, 33 ans, étoile montante, ose un parallèle curieux entre la vie de Pasolini, enfant terrible du cinéma italien assassiné en 1975, et le trio diabolique qui a fait du mélo de Puccini l’un des opéras les plus populaires.

Il se déroule, rappelons-le, à Rome en 1800, ville que vient de quitter l’occupant français. Le peintre républicain Cavaradossi recueille Angelotti, évadé des prisons vaticanes, mais n’ose le dire à sa maîtresse, la pieuse et fort jalouse Tosca. Laquelle soupçonne son amant d’infidélité. L’infâme et lubrique Scarpia, à la tête de la police romaine, arrête Cavaradossi, qu’il suspecte de complicité dans l’évasion, et le condamne à mort. Pour obtenir sa grâce, Tosca feint d’accepter les avances de Scarpia avant de l’occire avec le poignard idoine. Ce qui n’empêchera pas Cavaradossi d’être fusillé, poussant Tosca au suicide…

Rafael R. Villalobos sur « Tosca »

Sosie encombrant

Et Pasolini dans tout cela? Selon Villalobos, le trio de Puccini aurait des points communs avec le cinéaste, à la fois sur le questionnement de la foi (Tosca), la recherche de la beauté (Cavaradossi) et les horreurs fascistes (Scarpia), Pasolini ayant connu l’éphémère république mussolinienne de Salo entre 1943 et 1945. Voilà donc le sosie (silencieux) de Pasolini enrôlé dans «Tosca», présence plus parasitaire que fondatrice, y compris dans une inutile scène de drague par un jeune prostitué. On n’oubliera pas non plus les incontournables éphèbes, pénis à l’air, à seule fonction décorative dans le second acte, celui de l’odieux Scarpia, auquel on invente au passage une pulsion homo. Soit.

A priori, pourtant, faire entrer «Tosca» en résonance avec notre époque n’a rien d’iconoclaste au vu de ses thèmes jamais épuisés – le pouvoir, la religion, le désir.

Pasolini enrôlé dans «Tosca»: une présence plus parasitaire que fondatrice. On n’oubliera pas non plus les incontournables éphèbes, pénis à l’air, à seule fonction décorative.

Mais la référence à Pasolini, artiste de génie, laisse sceptique, car ce drame puccinien, tout en étant le plus politique de ses opéras, reste fondamentalement… puccinien: narratif, descriptif, prévisible. Et d’autant plus efficace que la musique, qui n’a jamais été celle d’un intello, épouse le drame avec une telle évidence qu’elle émeut sans prise de tête.

Nettement plus crédible dès lors, le recours, dans un décor épuré, aux peintures géantes de l’Espagnol Santiago Ydáñez, dont la violence expressionniste renvoie au Caravage. Au moins cette autre référence chère à Villalobos – et à son spectaculaire tableau de Judith décapitant Holopherne – a-t-elle du sens, renvoyant à Tosca et à son bourreau. 

Cette interrogation sur la mise en scène – le sel de la Monnaie – ne sera en tout cas pas une raison pour bouder cette «Tosca». Car c’est bel et bien au triomphe de Puccini et de sa musique célébrée par l’orchestre et un excellent casting vocal que nous convie cette production. Or c’est cela, l’essentiel. Même à l’opéra.

Les étoiles sur la scène

Avec seulement 200 spectateurs, ce qui perturbe l’acoustique, et à peine 35 musiciens distanciés dans la fosse, défendre la riche orchestration de «Tosca» tient de la gageure. Mais galvanisé par ses retrouvailles avec le public et la baguette experte d’Alain Altinoglu, l’orchestre de la Monnaie en version «small» sert Puccini avec une telle dynamique, de telles couleurs, que l’on s’y noie sans réserve.

Même réussite du casting vocal, en double distribution. Monica Zanetti assume une Tosca surfant sur ses contre-ut avec un naturel époustouflant, tout en récoltant de légitimes bravi pour son sublime «Vissi d’arte». Le baryton grec Dimitris Tiliakos endosse sans forcer le costume de l’odieux Scarpia, entre juste cynisme et vraie noirceur. Quant au ténor Andrea Carè, il donne la pleine mesure de Cavaradossi dans le troisième acte et son tout aussi légendaire ‘E lucevan le stelle’. Oui, les étoiles brillaient sur la scène… (St.R.)

A la Monnaie

«Tosca»
Puccini

Rafaël R. Villalobos, mise en scène. Avec en alternance Myrto Papatanasiu, Pavel Cernoch et Laurent Naouri.

Jusqu’au 2/7: www.lamonnaie.be

Note de L'Echo: 3/5

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