La leçon de musique

©doc

Pour le 2e volet de leur intégrale des sonates de Beethoven, L’Echo s’est glissé dans l’intimité du duo Lorenzo Gatto/Julien Libeer. Une vidéo à découvrir sur lecho.be!

Arrivé un peu en retard ce lundi matin d’octobre, Lorenzo Gatto déballe son Stradivarius dans le studio de répétition de Julien Libeer, sous les combles de sa maison d’Ixelles, à deux pas de la place Jourdan. Son piano est couvert d’une couette et ses doigts s’échauffent sur la gracieuse mélodie du rondo de la sonate "Le printemps" de Beethoven, le clou du second volet de leur intégrale des sonates pour piano et violon qui vient de sortir chez Alpha. "Un joyeux moment de solitude, car ce n’est pas aussi simple que ça en a l’air, explique Julien. Puis Lorenzo me rejoint et je passe à l’accompagnement…"

Et c’est parti pour une leçon de musique que les deux Belges trentenaires accordent à L’Echo.

La sonate "Le printemps" de Beethoven, décomposée par Julien Libeer et Lorenzo Gatto

Lancez la vidéo ci-dessus pour découvrir comment deux artistes aussi dissemblables s’accordent pour créer "une version d’anthologie", dixit Gilles Ledure, le patron de Flagey, qui les avait réunis autour de cet ambitieux projet d’intégrale, et dont le premier volet, sorti en 2016, avait raflé pas moins de 3 Diapasons d’Or.

Une nouvelle densité

Beethoven, "Sonates op.12/1, 96 et 24 ‘Le printemps’" 

Cote: 5/5

Gatto/Libeer

 1CD Alpha

Une interprétation aérienne, frappée d’évidence, qui évolue notablement dans ce second opus à travers les instruments qu’ils se sont choisis pour l’enregistrer. Avec ses aigus mats, le nouveau piano à cordes parallèles, que le Flamand Chris Maene avait développé naguère pour Daniel Barenboim (relire à ce sujet l'article de L'Echo), dévoile un son boisé qui évoque les pianos anciens et s’accorde naturellement aux couleurs mordorées du "Joachim", le Stradivarius de 1698 que joue désormais Lorenzo Gatto.

L’équilibre spectral en est également modifié, le piano tirant imperceptiblement le duo vers le registre médium, peut-être avec moins de puissance mais une densité plus grande, qui est aussi celle de leur lecture de ces sonates nos 1, 10 et 5, paradoxalement plus affirmée et intime à la fois. Un constat que fait aussi Gilles Ledure, à Flagey, ému de voir si belle évolution de son intuition de 2012… 

Gilles Ledure, parrain de cette intégrale Beethoven

"Mais tu es fou!", s’étaient écriés Lorenzo Gatto et Julien Libeer lorsque Gilles Ledure, le directeur de Flagey, les avait enjoints de se lancer dans cette intégrale des sonates pour piano et violon de Beethoven. "Avec leur talent, j’étais d’avis qu’il fallait oser y aller sans attendre qu’ils soient ‘mûrs’, nous dit-il six ans plus tard, avec une émotion palpable. La maturité vient précisément en se frottant à des pages aussi essentielles..."

Gilles Ledure, comment les avez-vous vu évoluer depuis 2012?

Chez Julien, j’ai découvert un tempérament très "brendelien" avec un son très détaillé, presque germanique, qui rattache Beethoven à Bach, au baroque et à la Renaissance. Chez Lorenzo, j’ai découvert une approche imaginative, un Beethoven fougueux et libre. L’aventure a emmené Lorenzo dans une recherche de lui-même: un musicien monstrueusement doué et qui était arrivé à un moment de sa vie où il devait donner de la substance à son talent. Ces pages fondamentales permettent une recherche formelle et en même temps une libération des énergies. Pour moi, il y a un Lorenzo d’avant et d’après ces sonates de Beethoven. Julien, c’est un chemin linéaire, un sillon tout tracé. Lorenzo, c’est un polyglotte gourmand qui a choisi une graine parmi toute sa collection et l’a laissée germer. Pour Julien, Beethoven est une pierre à son édifice; pour Lorenzo, c’est un carrefour. Et ils s’y sont rencontrés!

Plus on écoute ce second CD, plus c’est l’intimité qui se dégage…

Julien et Lorenzo donnent de Beethoven à la fois une lecture droite et audacieuse. C’est très émouvant. Il n’y a aucune esbroufe. Ils auraient pu céder à la tentation de montrer tout ce qu’ils savent faire, mais s’en sont bien gardés. Ils ont eu le don de l’émerveillement, et l’émerveillement rend toujours humble. C’est un cadeau pour le public. Et c’est en cela que leur version de ces sonates de Beethoven est essentielle. Lorenzo, à fleur de peau; Julien, plus réfléchi; et brillants tous les deux avec quelque chose de savoureux et de bon goût. Comme dans une architecture de Tadao Ando, ils ont su trouver l’équilibre entre le corps, l’esprit et le feu sacré.

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