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La mezzo-soprano belge Coline Dutilleul est sortie de l'ombre

La mezzo-soprano belge Coline Dutilleul. ©Koen Broos

Après des débuts remarqués, cet été, au Festival d'Aix, la Tournaisienne Coline Dutilleul confirme son talent à fleur de peau dans le lied et la mélodie avec son premier album, "Licht in der Nacht". Une révélation.

La mélancolie n'est jamais loin chez la mezzo-soprano tournaisienne Coline Dutilleul, surtout lorsqu'elle apprend la disparition d'un artiste qui, comme elle, voulait habiter le monde en poète. Que nous dit de la lecture l'auteur Christian Bobin, disparu jeudi dernier, à seulement 71 ans? "Lire, c'est faire l'épreuve de soi dans la parole d'un autre, faire venir de l'encre par voie de sang jusqu'au fond de l'âme et que cette âme en soit imprégnée, manger ce qu'on lit, le transformer en soi et se transformer en lui."

Si l'on pouvait substituer "lit" par "écoute", Coline Dutilleul saurait ce que nous a procuré son premier disque, dès les premières notes qu'elle partage avec aussi poète qu'elle, le pianiste égypto-américain Kunal Lahiry, dont elle dit qu'il avait "un toucher d'or et un son de miel" après qu'elle et lui eurent joué pour la première fois les "Trois chansons de Bilitis" de Debussy, en 2018, à Berlin.

"Licht in der Nacht" chez Fuga Libera (Outhere).

La lumière triomphe du néant

"Licht in der Nacht", le titre du disque, qui émerge d'une pochette fantomatique de la photographe Laurence Vray, est emprunté à un cycle de lieder d'Alma Malher que nous pourrions traduire librement par "la lumière triomphe du néant". C'est en effet à un chassé-croisé qu'il nous invite, comme pour savoir qui, de l'impressionnisme lumineux et coloré des Français (Debussy, Ravel, les sœurs Boulanger) ou de l'expressionnisme sombre et tourmenté des Autrichiens (Schönberg, Berg, Zemlinsky, Mahler), allait l'emporter. Les estampes statiques de Debussy, qui vibrent d'une intense sensualité, ou ces Schönberg donnant aux clairs-obscurs du poète Richard Dehmel l'aspect vénéneux de fleurs empoisonnées?

"Quand l'obscurité s'équilibre avec d'autres choses, la vie devient une grâce et j'arrive à la regarder de manière poétique. La poésie appartient à ma vie."

Coline Dutilleul
Mezzo-soprano

"Est-ce que les hortensias ne sont pas plus beaux morts?", glisse Coline Dutilleul en guise de réponse. "Dans la symbolique de la transformation, dans la vie qui s'en va, on peut trouver une forme de contemplation. Et quand cela s'équilibre avec d'autres choses, la vie devient une grâce et j'arrive à la regarder de façon poétique. La poésie appartient à ma vie." "Licht in der Nacht" nous fait l'effet de ces miniatures ciselées et raffinées produites par la Wiener Werkstätte, vers 1900, dont la beauté pure est la flamme ultime d'un monde qui s'abîmera dans la Première Guerre mondiale.

Licht in der nacht - Coline Dutilleul, Kunal Lahiry

Coline, la nuit transfigurée

Quand on lui demande, en 2015, à l'opéra studio de l'Opéra national du Rhin, quel est son rôle fétiche, elle s'est surprise à ne pas répondre Mimi dans "La Bohème" de Puccini, comme la plupart des jeunes chanteuses de son espèce, mais "La nuit transfigurée" de Schönberg qui sonne déjà le glas de quatre siècles de musique tonale. Une histoire de Dehmel, à nouveau, qui narre la promenade nocturne d'un couple dont la femme avoue qu'elle attend l'enfant d'un autre, et qu'elle-même découvre en 2011, à l'Académie de Lucerne, en travaillant avec la très viscérale soprano et cheffe canadienne Barbara Hannigan.

"Juste beau, ce n'est pas possible. On est dans une société tellement normée qu'on pourrait demeurer, par paresse, dans ce verni, cette superficialité."

Coline Dutilleul
Mezzo-soprano

Coline Dutilleul, l'hypersensible, et qui se trouve d'ailleurs un petit air des Années folles, a éprouvé le besoin de se frotter depuis à la culture germanique pour déconstruire son "éducation aux belles choses, au raffinement intellectuel" de la France, toute proche de Tournai, dont elle a hérité du verbe facile et de la clarté d'esprit. "Cela fait deux ans que je vais régulièrement à Berlin, car je voulais sortir de ma zone de confort. J'ai voulu me rapprocher d'une certaine authenticité et je devais en passer par la déconstruction du bon goût. Juste le beau, ce n'est pas possible. On est dans une société tellement normée qu'on pourrait demeurer, par paresse, dans ce vernis, cette superficialité."

La mezzo-soprano belge Coline Dutilleul. ©Koen Broos

Marier l'esprit et l'animalité

Chez les Allemands, avec ce qu'ils peuvent avoir "d'abîmé en eux", elle trouve ce qui est à vif chez elle et la manière de l'incarner, d'incorporer à son esprit affûté l'animalité et l'instinct qui lui manquaient, et d'intégrer aux textes qu'elle cisèle à l'infini la sensation physique qu'elle éprouve quand elle "descend dans la musique".

"À 35 ans, je commence à trouver ma voie", dit-elle, parée de sa nouvelle éthique. "Et ce CD, c'est un véritable cadeau, car la manière dont il est perçu par les gens me fait dire que c'est juste. Je n'essaie pas de faire ceci ou cela. Je suis comme je suis et je travaille à comprendre mon essence et où va ma sensibilité", dit-elle encore avant de citer Carl Gustav Jung: "La clarté ne naît pas de ce qu'on imagine le clair, mais de ce qu'on prend conscience de l'obscur."

Classique

"Licht in der Nacht"

Lieder et mélodies de Schönberg, Debussy, Zemlinsky, Ravel, Lili et Nadia Boulanger, Mahler et Berg

Interprétés par Coline Dutilleul, mezzo-soprano, et Kunal Lahiry, piano

Label: Fuga Libera

Note de L'Echo:

Le parcours de Coline Dutilleul
  • Mezzo-soprano née à Tournai, âgée de 35 ans. Elle est la fille du journaliste de la RTBF Philippe Dutilleul, l'auteur du fameux faux documentaire “Bye Bye Belgium”.
  • Après ses études aux Conservatoires de Mons et de Bruxelles, et à la Hochschule für Musik und Tanz de Cologne, elle se forme, de 2015 à 2017, à l'opéra studio de l'Opéra national du Rhin qui lui offre ses premiers rôles (Rosina, Clarina, Marianna et la Marâtre dans "Cendrillon").
  • Masterclasses avec, notamment, Nathalie Dessay, Sara Mingardo et Barbara Hannigan; et, pour le lied et la mélodie, avec Bernard Fink, Julius Drake et Roger Vignoles.
  • Débuts remarqués cet été au Festival d'Aix-en-Provence et à la Philharmonie de Cologne en Messagère dans "L'Orfeo" de Monteverdi. Cette saison, on la verra sous la direction de Leonardo Garcia Alarcón et René Jacobs.
  • Photographe "argentique" à ses heures.

Site officiel: www.colinedutilleul.com

"Tiefschön", photographie de Coline Dutilleul. ©Coline Dutilleul
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