La Monnaie sort son opéra du confinement

La Monnaie ouvre sa saison par la création mondiale de "Dead little girl", premier volet d’"Is this the end?", le requiem pop, hybride et audacieux (mais sans public) de Jean-Luc Fafchamps: une grande dinguerie psychédélique!

Elle va périr, elle a sans doute déjà succombé (au covid?), mais elle l’ignore encore. Bloquée dans les limbes, dans ce tunnel de transit entre sa furie adolescente et son trépas, elle ne comprend pas ce qu’elle fait là. Elle a 15 ans, elle crâne. Insolente, révoltée – avec sa dégaine bouffonne de baby néo-punk coréenne, ses mèches rose platine et ses platform shoes –, la voilà accueillie par dix-huit choristes morts-vivants, très portés sur les consciences en partance, tous rouges, comme les velours cramoisis des sièges vides de la Monnaie: des rencontres incongrues, d’époques révolues, qui l’exaspèrent et la propulsent dans des univers tumultueux de musiques pop, savante, broadwaysienne.

Pink Floyd et compagnie. Pas son style. C’est un cauchemar, un délire d’effroi. Elle pleure, elle a peur, elle est fragile et hargneuse à la fois… Parions qu’on ne va pas beaucoup l’aimer, cette gamine. Mais pensons-y, au moins: sa colère, comme celle d’autres jeunes tourneboulés d’aujourd’hui, est à la mesure de leur angoisse…

Ainsi donc, à La Monnaie, surgit du quasi néant culturel actuel cette «Dead little girl» (Petite fille morte), premier volet du triptyque intitulé «Is this the end?» (Est-ce la fin?), «opéra requiem métaphysique» conçu, composé et monté en un temps record par une équipe presque entièrement belge, et qui rompt avec toutes les conventions du genre.

Opéra à distance

Pas de public en salle, d’abord: contraintes prophylactiques obligent, l’œuvre, jouée seulement deux fois, sera uniquement visible, en direct, après inscription payante (10 euros) sur le site internet de l’institution lyrique bruxelloise.

«Is this the end?», première partie de «Dead little girl»: diffusion en direct, les 12 (à 20 h) et 13 septembre (à 15 h), avec inscription préalable (10 euros) sur www.lamonnaie.be

Cette dernière, filmée sens dessus dessous, servira aussi de décor aux errances labyrinthiques de la teenager: des caméras la poursuivront des cintres aux sous-sols, mêlant leurs images live à des séquences préenregistrées. Au-dessus de la fosse, le chœur, l’orchestre, six acteurs et trois solistes se maintiendront à distance respectueuse. Aux commandes, la metteuse en scène franco-allemande Ingrid von Wantoch Rekowski, qui relève cet extraordinaire défi artistique, technique et sanitaire avec une impavidité surprenante: «Les couacs éventuels ne m’angoissent pas. Ils pourraient même se révéler très chouettes… Évidemment que je dois risquer la maladresse, c’est tellement mieux que de rester figée dans cette crise!»

«Évidemment que je dois risquer la maladresse, c’est tellement mieux que de rester figée dans cette crise!»
Ingrid von Wantoch Rekowski
Metteuse en scène

Puisque l’histoire de cette ado perdue se déroule dans un espace-temps inconnu des vivants, les protagonistes qui s’y égarent, déboussolés, commettent sur place, également, foule d’actions erronées: «On a injecté des fautes intentionnelles, des facéties. On n’est pas toujours très sérieux. L’esprit est volontairement weird, bizarre», explique le compositeur Jean-Luc Fafchamps. L’écriture contemporaine de sa partition, «assez cinématographique», renferme des fausses citations, des genres mélangés et conflictuels, des constructions inattendues procédant par ruptures et retours modifiés. Elle inclura des encarts publicitaires polyglottes chantés, des flashes d’info et des interventions surprises – dont un caméo du maestro en personne, habillé d’une interminable queue de pie, dans une apparition fugace et délirante au piano…

"Is this the end?" présenté par la metteuse en scène Ingrid von Wantoch Rekowski

Œuvre étrange, qui mijotait depuis quelques années dans la tête de Jean-Luc Fafchamps, d’Ingrid vRW et d’Erich Brucher (auteur et librettiste) sous forme de théâtre musical, «Is this the end?» a été remaniée, en deux mois, dans l’urgence et l’ennui du confinement. Ses thèmes (l’enfermement, la vulnérabilité, le deuil et la mort des proches) résonnent désormais de façon singulière, particulièrement au regard du sort réservé aux jeunes, que le virus a brutalement et durablement privés de scolarité, de la présence de leurs pairs et de… contacts physiques.

En deux temps, trois mouvements

Au pupitre, le chef Patrick Davin n’hésite pas à qualifier «Dead little girl» d’opéra «lynchien»; il n’en revient toujours pas d’avoir vu naître «en deux fois moins de temps que d’habitude, une création qui en aurait exigé deux fois plus». Tout comme le pitch, qui fait écho à la pandémie, la mise en scène tire aussi parti du carcan hygiéniste: est-on obligé, pour éviter les postillons, de compter cinq (!) mètres d’éloignement entre les chanteurs? Ou de leur imposer des écrans de plexiglas? Qu’à cela ne tienne, ces barrières feront partie intégrante de la scénographie… «On a injecté beaucoup d’inventions, on n’a pas craint la plus grande fantaisie», assure Fafchamps.

«On a injecté des fautes intentionnelles, des facéties. On n’est pas toujours très sérieux. L’esprit est volontairement weird, bizarre»
Jean-Luc Fafchamps
Compositeur

«Is this the end?» hisse en effet la barre très haut: découpé en trois volets d’une cinquantaine de minutes («Nascent angel» puis «Anti-Orpheus» sont encore à peaufiner), le projet se veut une «expérience spirituelle et sensorielle immersive, apte à faire sentir le vertige d’un tremblement du réel». Pour donner corps à ces malheureux humains aux marges de l’enfer ou du paradis, trois solistes endossent des rôles récurrents dans chaque chapitre.

La mezzo française Albane Carrère incarne The Woman (sublimement résolue à mourir) et le baryton rock Amaury Massion, The Man (délibérément pataud), aux côtés de la soprano Sarah Defrise, la véritable héroïne de «Dead little girl». Accompagnée d’un ensemble instrumental qui sort de l’ordinaire (batterie, guitare électrique, saxophone jazzy aux sonorités «sales»), elle est attendue, selon la note d’intention de la pièce, telle une «très agile colorature entonnant comme pour s’amuser d’exubérantes vocalises». Excessives, joyeuses et disjonctées, sûrement. Mais peut-être aussi, vu la situation de ce monde comateux, un rien désespérées…

>«Is this the end?», première partie de «Dead little girl»diffusion en direct, les 12 (à 20 h) et 13 septembre (à 15 h), avec inscription préalable (10 euros) sur www.lamonnaie.be

Rentrée chamboulée à La Monnaie

Après avoir dû interrompre brutalement en mars la trilogie mozartienne Da Ponte, La Monnaie a choisi de renouer avec son public dès ce mois de septembre. Mais en douceur, et sur les dents.

En présentant à la presse – par visioconférence - le dernier trimestre de la Monnaie, Peter de Caluwe, directeur général, a été très clair ce jeudi: mesures strictes tant pour le public que pour les artistes, modification significative de la programmation et évaluation constante de la situation, car « tout le monde se rend compte qu’un accident est toujours possible ».

Sur le plan sanitaire, la Monnaie respectera évidemment un protocole sévère et n’acceptera dans un premier temps que 568 spectateurs. Les abonnés seront prioritaires – 90 % auraient renouvelé leur confiance – tandis que les listes d’attente gonflent déjà.

Peter de Caluwe espère néanmoins obtenir une dérogation pour augmenter le nombre de spectateurs autorisés, mais aussi pour pouvoir bénéficier de cette «jauge Salzbourg», sur le modèle de ce qui vient d’être fait par le célèbre festival : artistes et techniciens ont pu travailler dans des bulles très élargies moyennant un testing régulier. 

Version "covid-proof"

Du côté programmation, les productions non réalisables ont été reportées. C’est notamment le cas de l’opéra « De Kinderen derzee » de Mortensen, qui exige de gros effectifs, et qui sera remplacé par « Schauspieldirektor », petit singspiel mozartien. En revanche, l’opéra « Die Tote Stadt », de Korngold, a été maintenu, mais dans une version raccourcie, avec seulement 56 musiciens, et  sans les chœurs, victimes de ces fichus aérosols.

Haute voltige, on le voit, que tout cela, avec des anticipations prudentes. Ainsi, Andréa Breth travaille déjà à une version covid proof pour le « Turn of the screw » de Britten, tandis que le « Falstaff » de Verdi mis en scène par Laurent Pelly sera lui aussi remanié. Trop tôt en revanche pour se prononcer sur la fin de la saison, avec le cycle Bastarda de Donizetti et le "Parsifal" de Wagner.

Ces bouleversements impactent évidemment les rentrées, tant sur le plan de la billeterie – une production à succès peut représenter quelque 700.000 euros de recette – que sur celui du tax shelter. Or, sur les 4 millions attendus par ce biais cette année, seul 1,2 million a été honoré pour l’instant, car un spectacle annulé n’est plus éligible au tax shelter, même si des frais avaient déjà été engagés. Quant à 2021, la visibilité financière reste très aléatoire… - STÉPHANE RENARD

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