La rumba du Baobab

©Youri Lenquette

Un baobab, ça vieillit bien! Rudi Gomis, chanteur, raconte les retours, après plusieurs éclipses, de l’Orchestra Baobab, né en 1970.

Né voici près de 50 ans à Dakar, Orchestra Baobab, qui avait disparu prématurément, a soudain ressuscité en 2001, suite du succès planétaire du Buena Vista Social Club et grâce à l’intérêt du producteur Nick Gold, qui l’a redécouvert. Ce mélange de rumba congolaise, de jazz et de rythmes cubains est aujourd’hui de retour avec "Tribute to Ndiouga Dieng", premier album depuis dix ans. Rencontre avec une de voix de cette "tribu", le chanteur Rudy Gomis.

Que s’est-il passé entre 1985 et 2001?

En 85, le groupe a connu un arrêt involontaire, il avait disparu de la scène musicale. Quinze ans après environ, nous sommes revenus et en force. À nos yeux, c’est un miracle et, en même temps, une reconnaissance tardive des efforts fournis dans le passé. Et je crois que ce n’est que justice.

Par la grâce d’un retour nostalgique aux années où vous étiez au sommet de votre art?

©Youri Lenquette

C’est juste. Parce en 1970, lorsque l’orchestre a été créé, nous avons eu la chance de nous produire dans un club qui s’appelait le Baobab, dont nous avons pris le nom. C’était la meilleure boîte de nuit de Dakar à l’époque, créée à l’instigation de certaines personnalités de l’époque qui avait le souci d’avoir une boîte de nuit conforme à leur rang social, et où ils pouvaient se retrouver entre amis, entre cadres en toutes affinités.

"Nous sommes nés avec l’euphorie de l’indépendance."

Bien sûr la boite était aussi ouverte au grand public, pourvu qu’il ait les moyens et qu’il soit vêtu correctement. Compte tenu de cela, pour nous, c’était un défi. Tout jeunes que nous étions, nous étions armés d’un courage, d’un dynamisme, d’un enthousiasme et d’une fierté qui nous a poussés à nous dépasser.

Peut-on faire une comparaison avec Ray Ventura et son orchestre?

Nous étions l’orchestre de la boîte et, à ce titre, nous disposions de deux jours de repos par semaine. Nous jouions de 22 h 30 à 1 h. Puis un repos de 30 minutes où nous étions relayés par un disc-jockey. Ensuite nous reprenions jusque 3h du matin.

Quand aviez-vous le temps de composer?

Nous étions très organisés. Nous avions deux jours de répétitions en semaine: les heures étaient fixées de 18 à 20h, puisque la soirée commençait à 22h 30. Pourquoi 18h? Certains membres du groupe avaient en journée des activités professionnelles. À ce moment, Barthelemy Attisso, qui est désormais avocat et a dû désormais renoncer à la musique, était étudiant, il fallait qu’il termine la fac avant de rejoindre le groupe.

Quelles sont les langues chantées sur vos disques?

On y trouve des chansons en français, en mandingue, en wolof, en bambara, en créole portugais et en espagnol, puisque nous jouons aussi de la samba. Cela correspond à la diversité ethnique du groupe. Mais, malgré nos diverses origines, nous sommes tous devenus sénégalais. Quand les gens viennent de divers horizons, ils apportent forcément des savoir-faire de diverses sortes. Cela a permis de faire, de Baobab, un orchestre assez spécial qui a sa propre dynamique.

L’indépendance a-t-elle influencé la scène musicale sénégalaise?

Quand l’indépendance a gagné l’Afrique, elle a apporté une euphorie: il y avait de l’ambiance, les gens s’amusaient! C’était une habitude à Dakar d’aller faire un tour en boîte avant de se coucher. Nous sommes nés avec l’euphorie de l’indépendance.

Votre "disparition" correspond-elle à cette période d’allégresse?

Oui, mais notre disparition est liée à un phénomène de mode, comme d’ailleurs notre réapparition, provoquée par cette nostalgie d’un temps révolu. Dans l’orchestre baobab, nous avions le devoir de jouer une musique qui satisfasse toutes sortes de public: les touristes notamment. Dakar étant la capitale de l’Afrique occidentale française, beaucoup d’étudiants d’étrangers africains venaient y faire leurs études. Un nouvelle mode musicale, très rythmique, qui s’appelle "mbalax" a émergé et entraîné le public vers Youssou N’Dour, maître incontesté du mbalax. Notre clientèle a commencé à fuir, pour finalement nous laisser dans une situation... embarrassante (il rit). Pour tenter de la récupérer, nous nous sommes aussi mis au mbalax, nous avons adapté, grâce à notre griot, la musique de danse folklorique à la musique de danse moderne. Nous avons montré qu’on peut allier le folklore à la salsa, avec l’aide d’un grand tambour-major, maître percussionniste incontesté. Mais, à la différence de Youssou N’Dour, nous avons utilisé les percussions avec modération, vu le milieu où nous jouions. Et finalement, nous avons mis le mbalax en veilleuse.

Quand Youssou N’Dour a mis, lui, l’accent dessus, le public a suivi…

Pouvions-nous faire comme lui? Après réflexion, nous avons préféré conserver notre identité en pariant sur le fait que les modes passent… Résultat: fiasco. Mais un fiasco heureux, puisque notre choix nous donne raison aujourd’hui. Grâce à la variété de notre musique et surtout aux derniers enregistrements, réalisés en 1982, qui sont arrivés aux oreilles de Nick Gold chez World Circuit, 15 ans plus tard, et qui les a trouvé imparables…

C’est ainsi qu’on nous a redécouverts et qu’aujourd’hui nous sommes, enfin, considérés à notre juste valeur.

La comparaison avec les Cubains de Buena Vista Social Club vient tout de suite à l’esprit. Quelle est l’influence du groupe cubain sur vous?

Orchestra Baobab - Foulo

Ne parlons pas d’influences, plutôt de similitudes et de ressemblances. Nous avons subi les mêmes avatars et retrouvé la même gloire, et ce grâce à l’action d’une seule et même personne: Nick Gold.

La différence c’est que vous n’êtes pas mort?

(Rires.) Dieu merci! Nous espérons vivre encore longtemps… Et puis n’oubliez pas que nous nous appelons Baobab, un arbre plein de vertus, centenaire et qui étonne tout le monde…

La musique coloniale est-elle marquée par l’influence coloniale?

©rv doc

Absolument! La colonisation nous a apporté beaucoup de choses… et positives aussi. La guitare, le micro, le costume que je porte. Et au niveau musical aussi, puisqu’au Baobab, nous chantions du Jacques Brel, du Johnny Hallyday, de l’Eddy Mitchell ou même de l’Adamo. Avouez, "Tombe la neige", au Sénégal c’est plutôt rigolo, non?

Le groupe sera en concert à Het Depot de Louvain le 5 mai prochain.

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