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La violoncelliste Camille Thomas: "Ne jouer que pour soi n'a aucun sens"

©Sonia Sieff

Le nouveau CD de Camille Thomas, "Voice of Hope", se nourrit du superbe concerto que lui dédia Fazil Say après l’attentat du Bataclan. Entre quête intérieure et engagement humaniste, une magistrale leçon de violoncelle. Et de vie.

Classique
♥ ♥ ♥ ♥ ♥

«Voice of Hope». Camille Thomas

Avec Stéphane Denève et Mathieu Herzog – Brussels Philharmonic

Deutsche Grammophon

Les prestations en vidéo, ce n’est pas son fort. "Rien ne remplace la présence du public. Le concert est un moment sacré, où l’on décide à plusieurs d’accéder à quelque chose qui nous transcende." Camille Thomas, l’une des violoncellistes les plus brillantes de sa jeune génération, vit mal le confinement. Passer deux mois avec l’un des plus fabuleux violoncelles du monde – le Stradivarius Feuermann d’une fondation japonaise – lui a certes mis un peu de baume au cœur.

"Mais il n’y a que les voisins qui en profitent…", souffle-t-elle. Elle qui, en temps normal, ne vit guère plus de deux jours par mois chez elle a dû encaisser, comme tant d’artistes, "un sevrage brutal" de ce qui constitue l’essence même de son art: la scène et le voyage. "Je suis totalement addicte à cette vie-là", admet-elle, "nourrie en permanence de nouvelles rencontres. Les artistes ne sont pas habitués au vide actuel. Je me sens complètement inutile..."

L’étreinte du violoncelle

On la comprend, mais elle a tout faux. Son nouveau disque, "Voice of Hope", le plus intense qu’elle ait jamais enregistré, est un cadeau somptueux en cette période de confinement. On le lui dit – par Zoom interposé. Elle sourit. Range son blues dans le tiroir du dessous. Et redécolle. "Au fond, cette période m’a permis de me rendre compte à quel point la musique m’est essentielle. Elle est un accomplissement existentiel autant qu’un besoin de partage. La musique me sauve la vie." Et comble la nôtre.

Quiconque l’a vue sur les planches le confirmera. Car il y a deux Camille. La douce jeune femme, sourire solaire, gentillesse désarmante et élégance innée. Et la violoncelliste, que la scène – et le don qu’il exige – transcende dans un corps-à-corps hallucinant avec son instrument. Le violoncelle ne souffre aucune mièvrerie. Pour le faire parler, chanter, pleureur, hurler, il ne faut pas en jouer. Il faut être le violoncelle.

«Il n’y a pas d’espoir sans une part d’ombre. Il faut accepter cette ambivalence.»
Camille Thomas
Violoncelliste

"Oui, c’est vrai, il fait partie de moi", dit-elle en revendiquant "la magie de la scène et sa perpétuelle mise en danger". Face au public, son cher public, portée par cette étreinte incandescente qui est le privilège des très grands archets, la lumineuse Camille est un îlot de lumière rayonnante parmi un océan de costumes sombres. Noyant ses quatre cordes intarissables dans un torrent de notes dramatiques ou les enlaçant de caresses suaves, la voilà soudain pasionaria de la seule cause qui vaille à ses yeux, la défense du beau… "La musique a quelque chose de divin. C’est parce qu’elle rassemble que j’ai foi en elle." 

Camille Thomas. (c) SoniaSieff.jpg

Vaincre la haine

Rien d’étonnant, avec une telle philosophie, à ce que "Voice of hope" tienne du voyage initiatique. Depuis son précédent CD sous label jaune, un Saint-Saëns/Offenbach excellent mais prévisible, le chemin parcouru est immense. Il a duré trois ans. "Le temps", avoue-t-elle, "de mûrir sur scène, mais aussi en tant que femme et musicienne ". Celui aussi de construire un programme solide autour du bouleversant concerto "Never Give up" de Fazil Say. Écrit en hommage aux victimes des attentats, dont celui du Bataclan, le pianiste turc l’a dédié à Camille, qui l’a créé à Paris en 2018.

«La musique a quelque chose de divin. C’est parce qu’elle rassemble que j’ai foi en elle.»
Camille Thomas
Violoncelliste

Enregistré avec le Brussels Philharmonic, le CD aurait dû paraître en mars, mais le confinement a tout décalé. Le contexte a changé, pas le message, qui a encore gagné en puissance. "J’avais choisi la plupart des morceaux pour leur caractère apaisant. Je suis finalement heureuse qu’il sorte en ce moment difficile pour l’humanité tout entière. Ce virus nous force à de si belles réalisations humaines."

Le concerto de Fazil Say frappe juste et dur. Alors que tant de compositions contemporaines ne vivent que le jour de leur création, "Never give up" est une œuvre dont on sort chancelant. Le final a beau chanter la vie retrouvée, il faut d’abord encaisser le mouvement central, avec le crescendo dramatique du violoncelle de Camille pleurant sur fond de kalachnikov. Un séisme. "Chaque note est un engagement contre l’obscurantisme. La musique transcende l’horreur", insiste-t-elle. Never give up. Ne jamais renoncer.

Camille Thomas - Voice of Hope - Fazil Say "Never Give up" (Trailer)

Entre doutes et crédos

Pour accompagner ce message fort, que lui offrir en miroir, sinon un parcours aux accents de spiritualité, avec ses crédos et ses doutes. En témoigne le morceau d’ouverture, le Kaddish, prière des morts juive, qui inspira si puissamment Ravel. Dès les premières notes, cette lente incantation nous happe et nous ébranle. "C’est une prière juive, bien sûr", anticipe Camille. "Mais toutes les religions invoquent la même chose, l’amour humain. De plus, voilà une pièce juive composée par un catholique et riche d’accents orientaux!"

«Les notes, oui, mais les actes, surtout. J’ai choisi l’Unicef, car l’enfance et l’éducation, c’est l’espoir. Les artistes doivent s‘engager.»
Camille Thomas
Violoncelliste

Universelle, à l’image du disque, qui raconte "le long cheminement de l’âme, chanté par le violoncelle, en passant de l’ombre à la lumière. Il n’y a pas d’espoir sans une part d’ombre. Il faut accepter cette ambivalence", insiste Camille. Qui, au récital trop prévisible, a préféré décliner les pages essentielles de la vie. Spirituelle, avec le "Kol Nidrei" de Max Bruch, le chant de Yom Kippour, le Grand pardon. Mémorielle, avec "La liste de Schindler" de John Williams. Pathétique, avec le sublime lamento de Dido, de Purcell, ou l’émouvante cavatine que Bellini offrit à Norma, sa "Casta Diva". Emplie de tendresse, aussi, avec ces "Träume" des "Wesendonck-Lieder" wagnériens. Porteuse d’espérance, avec l’Orphée de Gluck. Sans oublier l’amour et ses multiples tourments célébrés par Massenet, Donizetti, Mozart…

S’engager

Ces airs d’opéra, habilement transcrits pour violoncelle et orchestre par l’altiste et chef Mathieu Herzog, donnent à ce disque sa superbe couleur… vocale. "Je voulais des airs où la force de la musique pouvait remplacer la force des mots", confirme Camille. "J’ai toujours été inspirée par l’émotion brute, organique, qu’une voix peut transmettre." Or le violoncelle n’est-il pas l’instrument le plus proche de la voix humaine? L’affirmation a beau être plus qu’usée, elle a rarement connu si éclatante démonstration. Alors, quand on lui avoue avoir craqué pour le soprano de "sa" "Casta Diva", elle livre une confidence: "J’ai énormément hésité. Tout le monde a La Callas et ses vocalises dans l’oreille. Comment allais-je faire pour que la voix ne nous manque pas?" Oui, comment? "En travaillant énormément..."

Car la réussite internationale de Camille Thomas ne doit rien au hasard. Le don, oui, bien sûr. Et le talent, qui lui valait, à 29 ans à peine et après de multiples distinctions, un contrat d’exclusivité avec Deutsche Grammophon. Mais que son image glamour, dont raffolent les labels désormais, ne nous détourne pas de son essentiel, cette quête intérieure où cohabitent, non sans douleur parfois, sa sensibilité exacerbée et son perfectionnisme intransigeant.

Le moteur, depuis toujours? Une volonté d’engagement humaniste "sans qu’elle sache pourquoi". Nombre de ses prestations sont en effet données au profit d’une cause. Ce disque n’y échappe pas, qui, en discrets caractères, révèle qu’une partie des bénéfices iront à l’Unicef. "Les notes, oui, mais les actes, surtout. J’ai choisi l’Unicef, car l’enfance et l’éducation, c’est l’espoir. Les artistes doivent s‘engager", appuie-t-elle, sans hausser la voix, mais avec une éloquente détermination. L’art qui ne serait que divertissement usurperait-il dès lors son titre? La réponse fuse, immédiate: "L’art digne de ce nom ne peut être que généreux, il doit nous amener vers les autres. La musique est un humanisme. Ne jouer que pour soi-même n’a aucun sens…"

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