Laetitia Huberti: "Qu'auraient fait les millions de confinés sans la culture?"

Vendredi 26 juin à 18h, une série de concerts en direct depuis Flagey, lieu emblématique depuis les débuts du Festival Musiq3, sera retransmise sur toutes les plateformes de la RTBF. ©Johan Jacobs / Flagey

Pourfendeur des codes classiques, le Festival Musiq3 lance la saison "tout numérique" des Festivals de Wallonie, avec l’appui du plan #Restart de la RTBF. Qui s’endette pour sauver la culture. "C’est notre responsabilité de service public", insiste Laetitia Huberti, en charge de La Première, Musiq3, Classic 21 et la Trois.

Alors qu’ils feront salle vide cet été, les festivals classiques vont toucher davantage de public qu’ils n’en ont jamais eu… Cette audience élargie, ils la devront au soutien de la RTBF, qui va diffuser sur ses plateformes digitales des dizaines de concerts enregistrés (sans public) et de créations originales. Ce sera l’une des premières expressions concrètes du plan #Restart lancé à la mi-mai par Reyers pour épauler dans l’urgence un secteur culturel laminé par la crise. 

Le budget dégagé – 13,4 millions d’euros sur 18 mois – créera un déficit en 2020 et 2021, mais la RTBF l’assume. "Ce drame n’a fait que renforcer notre responsabilité de média de service public", appuie Laetitia Huberti, responsable de La Première, Musiq3, Classic 21 et la Trois. "Alors que tout s’effondrait, il était fondamental pour nous de permettre aux artistes de remonter sur scène et au public de rester en contact avec eux. Nous sommes un maillon crucial."

"Rien ne remplacera jamais l’osmose entre l’artiste et son public physiquement présent."
Laetitia Huberti
Éditrice RTBF en charge de la 1ère, la Trois, Musiq3 et Classic 21

Le fait mérite d’autant plus d’être salué que les politiques, en tout cas au niveau fédéral, ne se préoccupent guère du secteur artistique (commentaire ci-contre). On se réjouira dès lors de pouvoir savourer en ligne le Festival Musiq3. Non que les arts vivants soient totalement solubles dans une interface numérique. "Rien ne remplacera jamais l’osmose entre l’artiste et son public physiquement présent", admet Laetitia Huberti. Ex-directrice de Musiq3, elle fut à l’origine de son festival, un laboratoire qui, avec le programmateur Benoit Debuyst, a très vite cassé les codes classiques et séduit un public élargi. "Mais, enchaîne-t-elle, à l’heure où les mélomanes et les gourmands de projets culturels sont privés de ce qui les nourrit, la seule manière d’y accéder passe par le biais des canaux digitaux".

De quoi transformer la crise en opportunité?

Certainement. Nous avons mis à la disposition de nos festivals partenaires les ondes et les plateformes de la RTBF pour offrir ainsi une visibilité à leurs artistes. Mais nous allons aussi héberger sur notre site Auvio, et c’est une première, les vidéos réalisées par d’autres festivals, tels que les Midis-Minimes ou l’Été mosan. Ce soutien est d’autant plus important que les organisateurs tentent d’honorer les cachets des musiciens alors qu’ils n’auront aucune recette. 

"Nous devons nous interroger sur la pratique et la diffusion de la musique classique, qui évolue souvent dans un schéma figé, quitte à parfois faire barrière à l’émotion."
Laetitia Huberti
Éditrice RTBF en charge de La Trois, La 1ère, Musiq3 et Classic 21

Le digital augmente l’audience, mais implique de nouveaux formats. Au risque de détourner une partie des mélomanes classiques, plutôt conservateurs?

C’est possible. Et c’est pourquoi il est essentiel de ne transiger en rien sur la qualité de nos propositions. Les rendre plus accessibles sera tout bénéfice à la condition expresse de ne pas faire le moindre compromis artistique. Mais nous devons aussi nous interroger sur la pratique et la diffusion de la musique classique, qui évolue souvent dans un schéma figé, quitte à parfois faire barrière à l’émotion. C’est ce que le violoniste Lorenzo Gatto, en pointe sur le décloisonnement des genres mais dans le respect du public, appelle "la professionnalisation" de la musique, qui a perdu sa dimension artisanale. À méditer…

La déferlante de concerts gratuits n’a qu’un temps. Vous avez travaillé au Metropolitan Opera de New York, dans un tout autre système de financement. Une comparaison?

Le financement des institutions américaines est plus généreux mais beaucoup moins solide. Le Met, c’est 350 millions d’euros de budget annuel, dont 90% de fonds privés. Avec la crise, beaucoup de monde a été licencié. Alors, oui, tout ceci pose question, mais autant sur le rôle du service public que sur l’engagement des citoyens, que l’on peut responsabiliser davantage. Flagey a fait récemment un test très intéressant avec son Belgian Jazz Festival en permettant au public d’acheter une place alors qu’il ne pouvait être présent dans la salle. Celle-ci compte 800 places. Or il y a eu 3.300 places vendues à 15 euros. Ce succès prouve que le public est prêt à soutenir de telles initiatives.

Que retenir déjà de ces trois mois de tempête?

Je reprends l’idée chère à Malraux selon laquelle la culture coûterait cher tout en n’ayant pas de prix. À ceux qui croient la culture trop coûteuse, je pose la question: qu’auraient fait les millions de confinés s’il n’y avait pas eu de livres, de films, de musique, de concerts retransmis? S’il n’y avait pas eu de culture?

Vizorek se met au classique

Présent sur tous les canaux de la RTBF du 26 au 28 juin, la dixième édition du Festival Musiq3 connaîtra son apogée en télé, sur la Trois (samedi 27/7, 21h). Fruit de trois semaines de répétitions et d’enregistrements à Flagey (sans public), 60 artistes belges (dont le cachet a été maintenu) y proposent un menu explosif. En cuisine, un producteur venu du rock. À la présentation, l’humoriste Alexandre Vizorek, "merveilleux produit d’appel pour élargir l’audience", assume Laetitia Huberti. Au programme, œuvres courtes et abordables, saucées à la créativité débridée: un John Adams au Rockerill de Charleroi par Lorenzo Gatto, un Monteverdi d’une rare modernité, des rappeurs sur une musique de Reich… Servi en prime avec cinq portraits en podcast et un best of des éditions précédentes. À déguster sans modération.

St. R.


Festival Musiq3, du 26 au 28 juin.


Les Festivals de Namur, de Saint-Hubert et de Stavelot proposeront également un programme 100% numérique et gratuit sur toutes les plateformes de la RTBF

 


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