interview

Laurent Bayle (Philharmonie de Paris): "La culture n’est plus au cœur des politiques publiques"

Laurent Bayle dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris. ©AFP

Directeur général de la Philharmonie de Paris, interdite de concerts, Laurent Bayle s’interroge sans complaisance sur le désamour entre le monde politique et la culture. Laquelle, dit-il, a perdu son rôle fédérateur dans une société en crise. Entretien.

À la tête de la Cité de la Musique et de la Philharmonie de Paris, l’un des grands complexes musicaux d’Europe, Laurent Bayle est un acteur culturel de poids. Le regard qu’il porte sur les conséquences de la crise sanitaire est sévère pour le pouvoir politique, mais ne dédouane pas pour autant le secteur culturel. L’homme, fils spirituel de Pierre Boulez, ne manque pas d’arguments. S’il a dû se battre pour implanter dans un arrondissement populaire la Philharmonie, née il y a 5 ans après de longues années de controverses, le succès lui a donné raison. 1,6 million de visiteurs ont fréquenté en 2019 ce "Beaubourg de la musique" multipôles, mais victime lui aussi de la fermeture des salles de spectacle.

L’actualité immédiate, c’est dès lors cette étude de Dassault Systems, qui a conclu à l’absence de risque sanitaire dans la grande, et superbe, salle philharmonique (voir ci-dessous). Mais ce qui aurait pu apporter une bouffée d’espoir face au lockdown qui frappe les arts vivants, en France comme en Belgique, est hélas non généralisable . "Cette étude", rappelle Laurent Bayle, "a au moins prouvé à l’orchestre qu’il pouvait travailler pour répéter ou pour des captations, sans risques mais sans public". Une fermeture dramatique, comme l’a encore rappelé samedi devant la Monnaie une manifestation d’artistes en détresse, fustigeant l’indifférence des pouvoirs publics.

L’essentiel des uns ne serait-il plus l’essentiel des autres? Les réflexions de Laurent Bayle ne seront pas sans résonance en Belgique.

"Ce qui fonde la culture repose sur des interpénétrations qui ne peuvent se limiter à des circuits courts, lesquels présentent le risque d’un retour à un nationalisme culturel."

La crise sanitaire est parfois présentée comme une opportunité pour freiner certaines pratiques culturelles…

… dont les excès évidents sont liés à la mondialisation. Quelques scènes ont atteint le paroxysme du ridicule, surtout à l’opéra, avec toujours les mêmes metteurs en scène et chanteurs, pour des coûts très importants. Mais la musique n’est pas épargnée. Lorsque de grands orchestres débarquent dans une ville à 17h et repartent à 8h du matin, cela remplit les avions, mais où est le message culturel?

L’idée des "circuits courts" en musique fait son chemin. Réducteur?

Et dangereux! De nouvelles forces politiques, notamment écolo, militent en ce sens. C’est redoutable. On finira par se demander à quoi ça sert un orchestre. Depuis la Renaissance, les musiciens voyagent. Ce qui fonde la culture repose sur des interpénétrations qui ne peuvent se limiter à des circuits courts, lesquels présentent le risque d’un retour à un nationalisme culturel.

D’autre part, à droite, un autre courant estime qu’il faut privilégier la démocratisation de la culture – d’accord! –, qu’il confond avec simplification. Il s’agirait de mettre en avant des formes culturelles plus "faciles", censées correspondre davantage à une demande sociale qu’à la mise en valeur de répertoires exigeants. Attention donc à une globalisation qui n’a plus aucun sens, mais aussi aux incantations politiques qui finiront par supprimer des pans entiers de création contemporaine. Le point d’équilibre n’est pas aisé à trouver.

"Seule une minorité de décideurs politiques sont sincèrement sensibles à la problématique culturelle. Elle n’est plus au cœur des politiques publiques."

L’implantation de la Philharmonie ne prouve-t-elle pas que l’on peut associer démocratisation et exigence?   

Oui, mais j’ai donné pas mal de conférences dans le monde pour présenter la Philharmonie et sa localisation, et l’idée ne passe nulle part. Expliquer aux décideurs que le pari d’avenir, c’est de faire de la culture l’élément central de revivification d’une zone défavorisée, vous fait passer pour un fou. Seule une minorité de décideurs politiques sont sincèrement sensibles à la problématique culturelle. Elle n’est plus au cœur des politiques publiques.

Cela n’a pas toujours été le cas…

En effet. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il existait une alliance objective entre les artistes, qui voulaient reconquérir le monde, et les politiques qui, à travers ce renouveau, y voyaient celui de la politique. Cela a permis de tisser une relation entre les artistes et les pouvoirs publics, parfois contre nature. Des acteurs culturels d’obédience marxiste ont entretenu des relations fortes avec des gouvernements de droite pour créer des maisons de la culture.

Laurent Bayle ©AFP

Un donnant-donnant malgré tout porteur…

Oui, car cela s’est fait dans une espèce d’élan où les deux parties se respectaient en tant qu’institutions. Cette tendance de fond a traversé la France jusqu’au premier mandat de Mitterrand, avec le doublement du budget culturel.

Qu’est-ce qui a fait dérailler ce processus, perceptible en Belgique également?  

La mondialisation, déjà évoquée, mais aussi la montée des individualismes et la multiplication des problèmes sociaux en Europe. De nombreux débats interrogent désormais le rôle de la culture. Qui en sont les consommateurs, qui en sont les exclus…

Le rôle fédérateur de la culture est remis en cause?

Elle est en effet questionnée aujourd’hui sur sa capacité à fédérer au-delà des personnes déjà intégrées. Les problèmes actuels, tels que les communautarismes ou la quête de l’égalité homme-femme, par exemple, fracturent la société et fracturent donc la culture. De plus, de nouveaux acteurs émergent – étudiants, associations… – et remettent en cause les grands enjeux, les grands répertoires, dans lesquels ils ne se retrouvent pas.

La tendance qui ne fait plus de la culture un socle commun est reflétée par le politique, qui n’ose pas se mouiller dans de nouveaux projets par peur des confrontations.

"Les responsables culturels ne doivent pas se laisser dicter leur avenir par la politique mais esquisser des projets forts. Si cela ne se fait plus à leur niveau, il est trop facile alors de ne s’en prendre qu’au politique."

On pourrait malgré tout attendre du politique une certaine vision…

… et lui reprocher de ne pas en avoir. Les responsables culturels ne doivent pas se laisser dicter leur avenir par la politique mais esquisser des projets forts. Si cela ne se fait plus à leur niveau, il est trop facile alors de ne s’en prendre qu’au politique. Il faut s’englober dans la critique. Le discours de certains responsables culturels, qui ont dû mal à se fédérer entre eux, me donne parfois l’impression de tourner à vide: "Ce que nous faisons est génial, mais nous sommes entourés d’imbéciles incapables de nous comprendre." C’est plus compliqué que cela!

Vous croyez au monde d’après?

Non, car ce discours, généreux, est une utopie dangereuse, qui peut nous faire croire que le travail va se faire à notre place. Le monde d’après sera tout aussi difficile, avec autant d’affairisme et de compétition. La seule voie possible, je n’ai pas dit la solution, est que tous ceux qui portent la culture soient mieux formés aux enjeux. En France, chaque institution culturelle a un "contrat d’objectifs" – rajeunir le public, engager plus de femmes chefs d’orchestre… Si vous suivez ces directives, vous aurez des résultats politiquement corrects mais sans aucune transformation radicale. Il est essentiel de développer une génération de managers et d’artistes capables de redessiner non pas le modèle, mais des modèles propres à chacun. C’est cela qui redonnera de la vitalité au secteur et permettra peut-être de renouer avec le politique. Mais aujourd’hui, nous sommes dans une crise sévère.

De civilisation?

Je le crois. Dans l’entre-deux-guerres, à la fin des années 20 et des années 30, on a assisté à une vraie régression culturelle et esthétique. Les spectacles de cabaret et les divertissements mercantiles s’étaient substitués à des valeurs culturelles bien plus profondes. Je suis prudent en matière de parallèle, mais on peut accepter l’idée que nous ne sommes plus dans une période très porteuse…

L’air pur de la Philharmonie de Paris

La grande salle Pierre Boulez, cœur vital de la Philharmonie de Paris, présente la particularité architecturale d’immerger le public dans la musique. Autre caractéristique: la ventilation individuelle à très bas bruit de chaque siège, source d’une répartition calculée des flux d’air renouvelé. Expert en modélisation virtuelle, Dassault Systems a créé une simulation en 3D de la salle remplie à pleine capacité. Objectif: observer la circulation de l’air depuis les balcons jusqu’au parterre et à la scène pour visualiser la propagation des particules virales d’un spectateur contaminé par la Covid-19. L’étude a prouvé que le port du masque réduisait considérablement la dispersion des aérosols, mais aussi que le fait de réduire de moitié la ventilation individuelle de chaque siège était une mesure très efficace. Conclusion: la salle présente un comportement similaire à celui d’un lieu de plein air, avec un risque de propagation très limité. Comme le confirme cependant Laurent Bayle, "la salle a un volume exceptionnel de 30.000 m³ pour 2.400 spectateurs et est équipée d’un système de ventilation ultra-performant. Seules quelques très grandes salles en Europe sont aussi modernes". En clair, nombre de théâtres et d’opéras "à l’italienne", avec des balcons empilés, ne permettent pas un tel renouvellement de l’air. Un débat loin d’être clos. 

Animation de vitesse dans un plan coupant la salle de concert

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