Le Boléro de Béjart, ressuscité à Forest National

C’est ce "Boléro" de légende qui revient à Bruxelles, en seconde partie de "t’M et Variations", spectacle conçu pour les 30 ans du Béjart Ballet Lausanne. ©Gregory Batardon

Le "Boléro" de Ravel dans la version de Maurice Béjart retrouve Bruxelles avec le Béjart Ballet Lausanne. Les mythes n’ont pas de rides. À voir à Forest National, les 18, 19 et 20 mai.

Le 10 janvier 1961, sur la scène du Théâtre royal de La Monnaie, la Yougoslave Dusak Sifnios électrise le public venu découvrir la nouvelle création de Maurice Béjart. Ondulations obsédantes et mouvements lancinants épousent la musique obsessionnelle du "Boléro" de Ravel: la danseuse étoile est la Mélodie, célébrée et cernée par quarante danseurs qui expriment le Rythme. Jusqu’à la transe ultime… Béjart, qui vient de fonder à Bruxelles le Ballet du XXe siècle, confirme ce soir-là ce que son triomphal "Sacre du Printemps" avait révélé un an auparavant: avec lui, la danse est entrée dans la modernité, au prix d’une dimension presque mystique.

C’est ce "Boléro" de légende qui revient à Bruxelles, en seconde partie de "t’M et Variations", spectacle conçu pour les 30 ans du Béjart Ballet Lausanne (lire ci-contre). La troupe, faut-il le rappeler, avait quitté Bruxelles en 1987, pour prendre un nouveau départ en Suisse.

Béjart Ballet Lausanne - Boléro

Ballet centenaire

À force d’associer le "Boléro" et la chorégraphie de Béjart, on finirait presque par oublier que ce ballet fut écrit en… 1928. Ce sera l’une des dernières œuvres de Maurice Ravel, alors l’un des plus prestigieux compositeurs français, qui, cette année-là, revenait d’une tournée triomphale de concerts outre-Atlantique. Son "Boléro" n’est pas encore né, mais il y songe déjà depuis plus d’un an. Et sans réel enthousiasme…

Il s’agit en effet d’une œuvre de commande, voulue par son amie, mécène et danseuse Ida Rubinstein. Cette ancienne égérie des ballets russes de Diaghilev souhaite une pièce "de caractère espagnol". Ravel se tourne d’abord vers "Ibéria", d’Albéniz. Projet qui échoue pour une question de droits d’auteur – ce qui ne manque pas de piquant quand on sait que le "Boléro" sera, des décennies durant, au cœur de querelles semblables, tant son succès sera la source d’une faramineuse manne financière pour les ayants droit.

T’M et variations

Successeur désigné de Béjart à la tête du Béjart Ballet Lausanne, Gil Roman a voulu fêter le trentenaire de la compagnie avec un spectacle en forme d’hommage. Le "Boléro" n’excédant pas une vingtaine de minutes, la première partie du spectacle, "‘t M et variations", proposera 50 minutes de fête célébrée non pas par des mots, mais par des pas de danse et des extraits de ballets de Béjart. "Comme si, explique Roman, nous écrivions une lettre à Maurice, où chaque danseur signerait avec son corps. Les scènes seront comme des pages que l’on tourne…"

 

Le destin de cette œuvre assez courte est d’autant plus étonnant que, pour Ravel, il ne s’agissait a priori que d’un simple exercice d’orchestration, long de 340 mesures. "C’est une danse, dira le compositeur, d’un mouvement très modéré et constamment uniforme, tant par la mélodie que par l’harmonie et le rythme, ce dernier marqué sans cesse par le tambour. Le seul élément de diversité y est apporté par le crescendo orchestral."

Présenté comme cela, voilà qui paraît d’autant plus anodin que le thème musical est inlassablement répété pendant 17 minutes. Le même Ravel enfonce le clou avant la première représentation, en novembre 1928 à Paris. "Il n’y a pas de contrastes, et pratiquement pas d’innovation à l’exception de la structure et du mode d’exécution. L’écriture orchestrale est simple et directe du début à la fin, sans la moindre recherche de virtuosité."

Ravel sera le premier surpris de l’engouement que suscite sa pièce – encore décuplé par sa gravure au disque en 1930 – et tentera d’en minimiser la portée. On lui prête ainsi une série de propos plus ou moins vérifiés, estimant cette pièce "vide de musique" est à la portée de "n’importe quel élève du conservatoire".

Érotisme latent

Excès de coquetterie? Peut-être. Car Ravel était bel et bien intransigeant sur le tempo à respecter pour l’interprétation, dont une version orchestrale sera créée dès 1929. Sa prise de bec avec Toscanini alimente, elle aussi, la petite histoire. Après avoir dirigé le "Boléro" deux fois plus vite que prévu, le chef italien aurait affirmé à Ravel que celui-ci ne comprenait rien à sa propre musique et qu’elle devait être jouée ainsi pour avoir de l’effet. Le compositeur lui aurait suggéré, dès lors, de ne plus jamais la diriger…

"Mon ‘Boléro’ est un strip-tease qui exacerbe l’érotisation du mouvement tout en maintenant une distance."
Maurice Béjart
Chorégraphe

Parmi les dizaines de chorégraphies qui l’ont illustrée depuis près d’un siècle, celle de Béjart est devenue la référence absolue. Génie du maître de ballet, certes, mais aussi intuition phénoménale des dits et des non-dits d’une partition inclassable, qui l’interpelle: "L’implacable affrontement monotone et génial entre une mélodie qui semble s’enrouler sur elle-même, tel le serpent originel, et son rythme immuable ne forme-t-il pas l’image de cette lutte cosmique entre l’élément féminin ondoyant et lunaire et le principe masculin dont les rites sacrés ou populaires, les fêtes et les danses sont toujours plus ou moins l’image?"

Cosmique? Sans doute. Mais pas seulement. Béjart a beau ne voir que de la danse pure dans cette lente progression vers une délivrance paroxystique, la sensualité qui émane de sa mise en scène est d’une telle puissance"cette musique a le diable au corps", écrira Jankélévich – qu’elle sème le doute. Que Béjart n’aura cessé d’entretenir lui-même. "Mon ‘Boléro’, dira-t-il, est un strip-tease qui exacerbe l’érotisation du mouvement tout en maintenant une distance." Propos lucide d’un chorégraphe dont le "Boléro" symbolise encore et toujours ce qui fut le credo de toute une vie: "Tant que la danse sera considérée comme un rite, rite à la fois sacré et humain, elle remplira sa fonction".

Les 18, 19 et 20 mai à Forest National, www.musichall.be

Lire également

Contenu sponsorisé

Partner content