interview

Le Franz-parler de Ferdinand

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Reboosté par leur collaboration avec les vétérans Sparks en 2015, Franz Ferdinand qui, depuis quinze ans, allie morceaux pop imparables et résonances de rock alternatif voire punk, sort après cinq ans de silence "Always ascending" pulsé par un groove électronique communicatif.

Interview

Produit par Philippe Zdar, le nouvel album de Franz Ferdinand est clair. Tout comme le discours du leader du quintet écossais, Alex Kapranos.

"Glimpse of Love" me rappelle les Sparks, serait-ce une sorte de dédicace?
Ce n’était pas l’intention. Par contre, ces deux artistes de septante ans, toujours en recherche de nouveauté et encore mus par cet enthousiasme et cet amour pour ce qu’ils font, nous ont vraiment inspirés. Cela nous a poussé à explorer, comme Russel et Ron Mael.

On ressent une french touch à l’écoute de cet album. Pensez-vous que votre collaboration avec Philippe Zdar était différente que celle, également électro, que vous aviez développé avec les Hot Chip sur le précédent?
Oui. Je souhaitais un peu plus de dancefloor, de cosmic disco comme je l’appelle. Mais il y a une french touch, c’est indéniable.

Vous avez écrit une chanson, intitulée "Demagogue", à propos de Trump. Elle ne figure pas sur l’album. Pourquoi?
Nous l’avons enregistrée et sortie très rapidement, car nous savions qu’elle ne serait pertinente que durant une courte période avant la tenue des élections. Nous l’avons, en fait, écrite deux jours après la révélation de l’enregistrement où il déclare qu’il faut "grab the women by their pussy".

Je sais qu’à part dans cette chanson-là, vous n’êtes habituellement pas politique. Pourtant, "Lois Lane", ne parle-t-elle pas immanquablement de politique?
Le sujet porte sur deux personnages inspirés par Lois Lane, la journaliste de la série Smallville: l’optimisme contre le pessimisme. La figure féminine est positive et convaincue qu’elle peut améliorer le monde au travers du journalisme. Je ne suis pas sûr que ce soit une chanson politique, mais dans un monde post Trump et son lot de fake news où le journalisme de qualité est dévalorisé, il nous faut prendre garde. Il faut comprendre les raisons pour lesquelles Trump déteste l’idée du journalisme: c’est parce qu’il peut changer le monde! La preuve lorsque deux journalistes parvinrent à faire démissionner un président criminel: Richard Nixon dans l’affaire du Watergate.

"Je me suis dit: ‘Si je vais aux États-Unis aujourd’hui, de quoi je leur parle?’ De la NHS, bien sûr! Surtout avec ce bouffon à la Maison Blanche."

Vous parlez du journalisme de qualité?
En effet, mais je suis aussi inquiet de ce que je n’appelle pas du journalisme, mais de la propagande et que l’on trouve sur les médias sociaux. Il existe des fabriques de fake news à Moscou ou à Saint-Pétersbourg, qui créent des nouvelles et essaient d’influencer nos élections. Aux États-Unis agissent des sites comme Breitbart ou Infowars, qui distillent des mensonges avérés.

Sur "Huck and Jim", vous parlez de la NHS (National Health Service) et de la "custard", la crème anglaise…
(Il rit). Ma phrase préférée du morceau! En fait, la chanson évoque, d’une part, l’Amérique et le fait de s’y rendre aujourd’hui, et de l’autre, elle parle d’une de mes amies chanteuse, qui a travaillé avec des gens d’un milieu privilégié. À l’instar de "Common people" de Pulp, ils se plaignaient de la dureté de la vie et de devoir manger de la custard.

"Huck and Jim" est surtout un songe, un voyage imaginaire en Amérique. Je me suis dit: "Si je vais aux États-Unis aujourd’hui, de quoi je leur parle?" De la NHS, bien sûr! Surtout avec ce bouffon à la Maison Blanche, ce criminel orange qui démantèle l’Obamacare. Et pourquoi veut-il le détricoter? Parce que le Medicare fut introduit par Obama et que ce dernier l’avait humilié lors d’un dîner public. Une séquence qu’on peut voir sur Youtube.

Trump l’avait poursuivi avec son certificat de naissance: Obama le prend, le montre et l’humilie pendant une heure, durant laquelle on voit l’homme d’affaires fulminer. Et d’après moi, c’est la raison pour laquelle Donald Trump a décidé de se présenter à la présidence, pour démanteler ce qu’Obama avait réalisé. Simplement par rancune!

Et pour la première fois, l’Amérique va détruire ce qui est, à mes yeux, l’un des principes majeurs d’une soi-disant civilisation: à savoir, qu’elle doit s’occuper de ses malades, des pauvres et doit éduquer les gens.

Comme en Écosse?
Voilà! Mais actuellement, en Grande-Bretagne, nous sommes dans cette situation tragique où la NHS est démantelée de façon camouflée et vendue à Virgin Care. Si je l’évoque dans une chanson, c’est que nous sommes en train de la perdre. J’évoque également "Huck and Jim", parce que je voulais choisir des figures iconiques qui représentent l’Amérique à mes yeux.

Enfant, je me souviens que ma première expérience "américaine" fut d’écouter mon père me lire Tom Sawyer et Huckleberry Finn, qui évoquent l’amitié entre Huck et Jim. Au travers de la perspective naïve d’un enfant, ce sont deux gosses aventureux qui descendent le Mississipi sur un radeau. Mais d’un point de vue d’adulte, il s’agit de l’histoire d’un gosse de quatorze ans qui fuit un père alcoolique et violent et de son ami Jim, un esclave noir qui a fui sa maîtresse soi-disant repentante, qui ne pense qu’à le vendre et à se faire du pognon.

Ce qu’il y a de magnifique et de bousillé dans l’Amérique se niche dans Huckleberry Finn. C’est à la fois un récit de libération, une ode à la liberté du fait de choisir son destin, ce que font ces deux garçons dans cette aventure. Mais ce livre parle aussi de la relation entre Huck et Jim, de qui ils sont, de la société dans laquelle ils vivent, de leur milieu et de leurs antécédents… ça évoque un certain déterminisme. Mais je ne veux pas la prendre de haut, car cette leçon pour l’Amérique est valable pour toute société post-coloniale, qu’elle soit anglaise… ou belge.

En concert le 28/02 à Forest National

Franz Ferdinand - Always Ascending (Official Video)

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