À Groningue, les Rolling Stones entrent au musée

©The Rolling Stones archive

Après avoir accueilli l'expo David Bowie, il y a cinq ans, le musée de Groningue, en Hollande, en propose une tout aussi immersive (mais un peu trop hagiographique) dans l'univers musical des Rolling Stones, laquelle ravira les fans et… intéressera les autres.

Le lien entre Groningue et les Stones? Le fait que ces derniers se soient produits sur le Drafbaan Stadspark en juin 1999, à l'époque où le groupe n'était déjà plus – et depuis longtemps – qu'une machine à fric.

Mais revenons au début de l'histoire du groupe, que cette exposition "Rolling Stones – Unzipped" éclaire de façon approfondie, mais trop hagiographique, depuis ses débuts.

L'exposition

«The Rolling Stones – Unzipped»

Jusqu'au 28 février 2021  au Groninger Museum de Groningue (Pays-Bas)

Note de L'Echo: 4/5

Charnière centrale des Stones au cours de leur "long-playing", le duo de copains Mick Jagger-Keith Richards, lesquels, après s'être perdus de vue durant leurs années d'adolescence, se croisent dans le train pour Dartford où ils vivent, et découvrent leur goût commun pour le blues. Ils ne se quitteront plus et joignent très vite les Stones, rapidement stabilisés autour de cette paire par Charlie Watts, le batteur, Bill Wyman, le bassiste, Brian Jones, à la guitare rythmique et, au départ, tête pensante et leader du groupe.

L'appartement exigu d'Edith Grove, à Chelsea, grand trois pièces où le quintette mène une vie de patachons seulement préoccupés par la musique, est reconstitué dans son bordel originel. Comme dans chaque espace de l'exposition, l'aspect visuel (constitué de photos pochettes, notes, journal de Keith Richards, instruments, affiches et vidéos) est rehaussé d'extraits audio d'interviews des membres actuels du groupe.

Les anti-Beatles, vraiment?

Déjà célébrés en 1964 (qui les voit participer à l'inoxydable émission "Juke-Box Jury" de la BBC), les Rolling Stones font l'objet de campagnes de marketing de la part de leur manager Andrew Loog Oldham – ce en quoi ils sont aussi symboliques de l'histoire du rock – qui les présente comme les anti-Beatles, les rebelles du rock naissant… alors que Jagger est diplômé de la prestigieuse London School of Economics et que c'est plutôt John Lennon l'adepte du coup de poing.

Au milieu des instruments de Brian Jones (l'oblongue guitare Vox Dulcimer dont il joue sur "Lady Jane" entre autres) et des six cordes acoustiques de Richards, l'expo insiste sur l'importance des Stones pour la reconnaissance du blues. Comme en témoignent dans une vidéo Muddy Waters et Buddy Guy, rencontrés par les membres du groupe dès leur première tournée américaine, en 64, ce sont ces jeunes "blancs-becs" anglais qui les feront découvrir aux rednecks ricains amateurs de musique.

L'influence des Stones sur la mode se fera également sentir dans les années soixante au cœur du Swinging London, le groupe faisant appel au niveau du look à des couturiers tels que Giorgio di Sant' Angelo. Au niveau artistique, plusieurs icones signeront la couverture des disques et les affiches des Rolling Stones: Warhol ("Stinky Fingers" en 1971 et "Love You Live" 6 ans plus tard – il fera aussi des portraits de Mick, présents dans l'expo), Jeff Koons (pour la Licks World Tour en 2002), sans oublier notre compatriote Guy Peellaert (pour l'album "It's Only Rock'n'roll " en 1974).

L'appartement exigu d'Edith Grove, à Chelsea, grand trois pièces où le quintette mène une vie de patachons seulement préoccupés par la musique, est reconstitué dans son bordel originel.

Hélas, après l'intervention de Peellaert, l'inventivité et l'exploration (contrairement à Bowie qui au moins a continué à chercher) se limiteront désormais pour Jagger et sa bande… à la pochette.

L'archétype des excès du groupe de rock

D'ailleurs, aucune critique de disques n'émaille le propos qui projette par la suite, commenté par Martin Scorsese himself, des extraits des différents films consacrés au groupe: du "Cocksucker Blues" de Robert Frank montrant l’archétype des excès (sex and drugs and...) propres à un groupe de rock (et encore, certains aspects furent censurés par le groupe), au "Sympathy For The Devil" plus politique de Jean-Luc Godard, en passant par celui réalisé par Scorsese lui-même en 2008, captant dans "Shine a Light" l'énergie dégagée, une fois sur scène, par ces rockers vieillissants. Cette séquence cinématographique n'omet pas non plus le tragique "Gimme Shelter", sans pour autant s'appesantir sur la couardise du groupe au moment de l'assassinat d'un spectateur noir par les Hell's Angels, lors de ce concert filmé par les frères Maysles à Altamont.

Reconstitués à l’identique, l’appartement exigu de Chelsea et le «bordel» des cinq patachons. ©Siese Veenstra

Autre oubli de l'exposition, l'épisode de la mort mystérieuse de Brian Jones, fondateur du groupe. Quant à Bill Wyman, dans un espace qui fait la part belle aux harmonicas de Jagger (12!), au guitares de Keith Richards et de Ron Wood (Les Paul, Fender Telecaster...) et à la batterie de Charlie Watts, pas de trace de la basse de celui qui fut pendant plus de 31 ans le bassiste historique du groupe! À la place, trône celle de Darryl Jones, l'un des "collaborateurs" musicaux des Stones depuis le départ de Wyman. Voilà le pauvre Bill "instrumentalisé": le processus (process en anglais) paraît stalinien, et nous ne parlons pas ici des concerts de Moscou.

Un studio reproduit à l'identique

Cette expo, très "in your face", reproduit à l'identique un studio d'enregistrement des Stones, celui de l'Olympic Sound Studios (à l'époque ou Jagger et Richards produisaient eux-mêmes leurs disques sous le nom de The Glimmer Twins) avec instruments et consoles, évoque leur fameux studio mobile et fait appel au producteur récent du groupe, Don Was, lequel explique, par le truchement d'une vidéo, leur façon bien à eux d'enregistrer.

Les Stones étaient présentés comme les anti-Beatles alors que Jagger est diplômé de la prestigieuse London School of Economics et que c'est plutôt John Lennon l'adepte du coup de poing...

Plus anciennes, les photos, sur le vif pour une fois, d'Helmut Newton prises aux studios Pathé-Marconi de Boulogne-Billancourt en 78. Elles flanquent les souvenirs de Ron Wood concernant Keith Richards, lequel ne supportait pas au cours de ces sessions que les autres dorment quand il était réveillé, allant jusqu'à casser une porte afin de réveiller le guitariste rythmique!

Tombés dans le barnum des concerts

À l'instar d'une émission au nom prédestiné, imaginée par le groupe à la fin des années soixante pour la BBC et intitulée "The Great Rock'n'roll Circus" – d'abord interdit à la diffusion par les Stones eux-mêmes qui trouvaient leur performance nulle lors de cette dernière apparition de Brian Jones, à côté de celle des Who, finalement sorti en 1996 (tiens, pas un mot sur Marianne Faithfull dans l'expo), mais invisible à Groningue –, "Unzipped" décrit, au travers des costumes et falbalas de scène exhibés (conçus entre autres par Alexander McQueen ou Jean-Paul Gautier), un groupe tombé dans le barnum des concerts, bien loin du blues d'origine. Quant au show mythique de Forest National, en 1973, on a juste droit à la pochette de son enregistrement; pas de traces par contre de celui, hystérique, de Schaerbeek, 7 ans plus tôt.

Des costumes de scène et autres falbalas conçus entre autres par Alexander McQueen ou Jean-Paul Gautier. ©Siese Veenstra

Le tournant (dans les tournées) s'opère au moment de Steel Wheels, en 1989, durant laquelle se déploie une scène gigantesque, sorte d'usine à gaz au sens propre, où il devient évident que la musique, devenue dispensable depuis maintenant près de 50 ans, ne suffit plus: d'autant que le groupe prend de l'âge…

Comme les vieilles américaines de La Havane, les Stones «roulent» toujours. Les voilà à présent qui terminent quasi fossilisés au musée, ce qui n'est jamais bon signe...

La scène finale de cette plongée dans l'univers stonien les donne à voir, via un procédé immersif, en concert, se produisant devant 500.000 personnes à La Havane en 2016. Le groupe y évoque d'ailleurs ces belles américaines antédiluviennes, usées jusqu'à la corde, utilisées par les Cubains depuis le début des années soixante. Comme elles, les Stones "roulent" toujours. Les voilà à présent qui terminent quasi fossilisés au musée, ce qui n'est jamais bon signe. Car, à l'image de leur fameux logo dont l'exposition ne révèle pas l'origine, imaginé par John Pasche (sur une idée de Jagger qui cherchait une "marque" pour le groupe), et dont "Unzipped" exhibe pourtant les affiches conçues pour la tournée européenne de 1970, les Rolling Stones commencent vraiment... à tirer la langue.

Martin Scorsese, "Shine A Light Concert", 2008 HD Live ✌️

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