Le piano solaire de Claire-Marie Le Guay

©Carole Bellaiche

Elle ouvre la saison de l’OPRL à Bruxelles et à Liège avec le concerto de Clara Schuman. Au même moment, Decca réédite, en trois coffrets, son importante discographie. Rencontre avec la plus attachante des pianistes françaises.

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Comme beaucoup de virtuoses, elle a commencé le piano très jeune – à 4 ans, précise une biographie succincte, qu’elle tempère aussitôt avec un sourire amusé: "A cet âge-là, je pianotais très modestement." Sans doute. Mais tous les mômes qui apprivoisent un instrument à l’âge des Playmobil ne deviennent pas des cracks de la partition. Claire-Marie Le Guay, elle, s’est imposée sur la scène internationale. Par son style, son talent. Et sa modestie… Ce qui la rend d’autant plus appréciée dans une sphère aux ego hypertrophiés, où son élégance discrète et son rayonnement solaire tranchent avec la vulgarité "people" qui épargne de moins en moins le monde classique.

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Qu’il paraît lointain, aujourd’hui, son premier disque, ces "12 études d’exécution transcendante" de Franz Liszt, paru en 1995! Quel chemin parcouru! C’est ce parcours d’une bien enviable liberté que salue, ces jours-ci, l’heureuse réédition d’un large pan de sa discographie. Un premier boîtier reprend tous ses Liszt, dont le concerto n°2 avec l’OPRL et Louis Langrée. C’est avec lui qu’elle a "vraiment découvert l’importance de l’échange qu’il peut y avoir entre un chef et un soliste, mais aussi entre le soliste et l’orchestre, pour que ce trio ne devienne plus qu’un."

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Le deuxième coffret, lui, réédite les sonates de Mozart et de Haydn, enregistrées en miroir entre 2007 et 2009. Ici, l’inspiration est tout autre, d’une sensualité aérienne, bousculant joyeusement un classicisme éprouvé. Le troisième coffret, enfin, regroupe les 5 CD qu’elle a dédiés à la musique des XXe et XXIe siècles. Ravel, Stravinsky ou Franck, mais aussi Gubaidulina, Dutilleux, Schulhoff. Sans oublier Thierry Escaich, qui lui a offert plusieurs œuvres.

Deux décennies d’éclectisme revendiqué: "En musique, les époques et les compositeurs sont liés les uns aux autres. Tout se répond. N’est-il pas passionnant de s’enrichir de la musique de Dutilleux pour jouer celle de Bach? De se nourrir de Bach pour jouer Liszt? Et de Liszt pour interpréter Mozart?" Jean-Sébastien Bach, justement, est au cœur de son dernier enregistrement, sorti en début d’année.

Quand Claire-Marie joue Chopin et Scriabine devant des gosses, ils en oublient leur smartphone.

Le disque a attendu que son interprète aborde la quarantaine, celle de la maturité assumée. Parce que jouer Bach trop jeune, c’est passer à côté de l’essentiel? La réponse fuse: "Absolument! Bach est le père de la musique. Son œuvre nous innerve. Sa musique est telle un arbre qui prend racine dans la terre pour s’élever…. Vous avez raison, un disque Bach n’arrive pas par hasard dans la vie. Je suis à l’âge où les racines se sont déjà bien développées et où l’aspiration vers la lumière est essentielle. Cet enregistrement est un maillon entre ce que j’ai mis en place au cours de ma carrière et ce vers quoi j’ai envie de cheminer."

Transmettre, l’autre passion

Cheminer? Le mot sonne joliment dans la bouche de cette artiste dont on n’a évoqué ici que la facette virtuose. Car il en est une autre: la passion de la transmission musicale. Une philosophie de vie. Quand Claire-Marie joue Chopin et Scriabine devant des gosses, ils en oublient leur smartphone. Les Parisiens, eux, se pressent salle Gaveau, pour ses concerts "Au cœur d’une œuvre", où elle décrypte et interprète de grands morceaux du répertoire. N’allez cependant pas lui parler de sensibilisation. "C’est plus que cela, rétorque-t-elle. Il s’agit d’un véritable désir d’amener le public à la connaissance et à une véritable écoute de la musique. Comme le fait un guide dans un musée, qui nous apprend à regarder une toile et à y découvrir ce que l’on ne perçoit pas forcément."

L'élégance discrète et le rayonnement solaire de Claire-Marie Le Guay tranchent avec la vulgarité "people" qui épargne de moins en moins le monde classique.

Derrière cet engagement, une profession de foi: "J’aimerais que la musique retrouve une place essentielle, qu’elle n’a plus guère, parce que l’écoute, c’est aussi l’écoute de l’autre."

Et d’insister: "La musique, c’est d’abord le silence. Il faut se poser pour l’écouter…" Surtout à une époque où tout le monde marche avec des écouteurs? Ce n’est pas rédhibitoire à ses yeux: "Il y a deux écoutes possibles, complémentaires. La passive, qui nous accompagne, nous entoure, et peut même nous inspirer. L’autre écoute est tournée vers soi. Elle nécessite une certaine introspection, une vraie disponibilité."

Comme dans un concert, qui est "toujours un rendez-vous partagé, d’autant plus important qu’il est fugitif", insiste-t-elle.

La force tranquille

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Le concerto de Clara Schumann, qu’elle interprète en ouverture de la saison de l’OPRL à Bruxelles et à Liège, ne pouvait mieux lui convenir. Écrit à 16 ans par une femme qui dut se battre pour s’imposer, cette pugnacité l’inspire. Parce que le monde, machiste, de la musique n’a guère changé? "Vaste question…", hésite-t-elle. "En fait, j’ai l’impression d’avoir toujours bénéficié des portes ouvertes par les femmes qui m’ont précédée. Comme si la lutte des femmes était derrière moi et me permettait d’exister en tant que telle." Avant de se reprendre, pour nuancer: "Cette situation reste très fragile. Sur la durée, une femme doit sans cesse prouver plus qu’un homme. Je ne l’aurais pas dit il y a quelques années, parce que je ne le pensais pas. Aujourd’hui, en revanche…"

Regrettable? "Sauf si l’on considère que cela donne une force supplémentaire."

Et de la force, il y en a chez elle, de cette "force tranquille" oserait-on dire en dénaturant ce qui fut autrefois un slogan politique, tant il est vrai que Claire-Marie Le Guay nourrit "une passion pour l’engagement". Y compris celui qu’elle doit à ses trois enfants. On peut être pianiste et rester mère. Tout comme être Parisienne de souche, aimer sa ville, et entretenir avec la nature "une relation très forte, impressionnée par sa force, son intégrité, son immensité".

L’enthousiasme et la passion n’empêchent pas quelques craintes. Notamment quant à "la non-conscience de l’échelle du temps dans l’histoire de la musique. Pour notre société, la musique actuelle – pop, rock… — a acquis autant d’importance que les siècles de musique baroque, classique ou romantique qui l’ont précédée. Alors que, chronologiquement parlant, la musique actuelle représente fort peu. Ce n’est pas un jugement de valeur, simplement un regret face à la perte de conscience du formidable héritage culturel qui est le nôtre."

D’où cette seconde inquiétude, matinée de colère à peine contenue, face à une époque où le contenant devient plus important que le contenu. "Lorsque le contenant prend le pas sur ce qu’il emballe, c’en est fini de la richesse culturelle. Or nous n’avons jamais eu autant de moyens pour diffuser la culture. La musique classique est exigeante? Oui, elle l’est. Alors, profitons de ce monde médiatique pour en multiplier les accès. Mais surtout ne bradons pas ce patrimoine d’une richesse infinie!"

• Claire-Marie Le Guay sera en concert avec l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège, dirigé par Christian Arming à Bruxelles le 23/9 (Bozar, 20h) et à Liège le 25/9 (Salle philharmonique, 20h).

• Elle donnera ensuite un récital Bach, Gubaidulina et Liszt le 27/9 (Liège, 16 h). www.bozar.bewww.oprl.be

• A Paris, elle interprétera la sonate en si mineur, de Franz Liszt, salle Gaveau, le 30 septembre.

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