Le rap francophone en manque de filles

©Jack Bridgland

Si elles sont nombreuses à en écouter, on compte bien moins de femmes à occuper le devant de la scène. En France, c’est pour leur donner un écho qu’est sortie la compilation "Le Rap2Filles Souterraine". Par Simon Damman

Elles ont été repérées et sélectionnées sur base des freestyles postés sur un compte Instagram, "Rap2Filles", hébergeant "le 1er concours de rap 100% féminin". Au total, les voilà douze, bien souvent débutantes, sur ce qui est "la première compilation de rap français 100% féminin de l’histoire de la musique". Douze pour représenter le genre tel qu’il se pratique en France. En version féminine, ce qui n’est pas anodin: comme on l’évoque régulièrement, on entend dans le rap game autrement plus de flows masculins que de voix de femmes. Manque de confiance en soi? De modèles par lesquelles se sentir poussées? D’intérêt des pros? Peur d’une étiquette qui serait jugée dégradante? Les raisons pour l’expliquer alimenteront plus d’une analyse.

©doc

En attendant, voilà Yelsha, Djaahaya, KLI, Pearly ou encore Vicky R, animées par des motivations diverses. Féminisme pour les unes, envie de s’exprimer pour d’autres, d’aller plus loin dans le métier pour une troisième… "Le but est de motiver des gens et des meufs à se lancer", résume Benjamin Caschera de La Souterraine, l’une des deux structures à l’initiative de ce projet et qui se présente comme "une archive vivante de l’underground musical francophone". Cette démarche en rappelle une autre, entreprise chez nous par l’ASBL Same Same avec, dès 2004, les compiles de la série "Dans ta Rue", distribuée jusqu’en France et en Suisse.

Entourée de poufs et de sales gamins, qui rêvent de se faire mon cul ou mon sac à main.
La rappeuse belge Saï
sur le disque "Dans Ta RuElle" (2009)

Pendant l’été 2009, elle se décline au féminin avec un disque intitulé "Dans Ta RuElle". Comme on pouvait alors le lire en intro dans le petit livret, le but est de "montrer qu’il y a une réelle scène féminine urbaine, qui fait sa place dans un mouvement hip hop très masculin à la base". Au hasard des titres, on capte des punchlines aussi explosives que chez les meilleurs mâles. "Entourée de poufs et de sales gamins, qui rêvent de se faire mon cul ou mon sac à main", entend-on ainsi dans "Bienvenue dans mon monde" rappé par Saï.

Dix ans plus tard, la situation n’a pas radicalement changé dans nos contrées. C’est aux États-Unis qu’on déroule le tapis rouge à ces dames. À Cardi B, première femme à recevoir le Grammy du meilleur album de rap ("Invasion of Privacy", en 2019). À Lizzo, dernier phénomène en date dans le genre urbain… Derrière, elles se bousculent au portillon, les Tierra Whack et autres Cupcakke! En Angleterre, l’une des patronnes du rap game s’appelle Little Simz (Simbi Ajikawo dans la vie de tous les jours), Kendrick Lamar, Damon Albarn et Lauryn Hill étant d’accord là-dessus!

"Le rap féminin? Ça n’existe pas"

Et les réseaux sociaux alors? Ils contribuent à ouvrir quelques portes, "Le Rap2Filles" est là pour en témoigner. Mais la question demeure. Au printemps 2019, deux médias affichaient des titres qu’on aurait pu croire complémentaires: "Rap: mais où sont les femmes?" pour la une du JDD, et "Le rap féminin? Ça n’existe pas" pour celle de La Presse à l’autre bout de l’Atlantique. Bien sûr, c’est un chouïa provoquant, sans quoi ce serait ignorer celles qui, côté francophone, se sont manifestées au fil des mois passés. Notamment Chilla (qui a d’ailleurs repris Vicky R dans son "Planète Rap" sur Skyrock), Aloïse Sauvage et Yseult, cette dernière figurant en outre en guest sur "Brutaal", le dernier (et tout bon) album en date du Bruxellois Zwangere Guy.

"Le Rap2Filles Souterraine"

Note: 4/5.

Infos: souterraine.biz

Facebook: la.strn

Instagram: rap2filles

 

Elles sont donc là, les représentantes des musiques urbaines, et comme les garçons, elles cumulent aussi les vues sur YouTube. Mais "la présence des femmes dans le monde des musiques actuelles est pour l’instant extrêmement mineure, rappelait-on encore récemment sur France Inter. Avec 5% d’instrumentistes et 17% d’autrices inscrites à la SACEM." Rien d’étonnant donc à ce que le bandcamp du projet Rap2Filles annonce "des prochains volumes"

KLI - Sur ta planète

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