analyse

Le streaming, aubaine pour la musique classique?

Depuis le début de la crise du Covid-19, les salles de concerts classiques sont vides. Plusieurs institutions proposent une offre en ligne pour garder un contact avec leur public. ©Kristof Vadino

La généralisation des concerts classiques en streaming suite au lockdown a permis d’élargir leur audience tout en rajeunissant (un peu) le public. En route vers un modèle mixte pour l’après-Covid? Réponses prudentes de quatre CEO d’institutions culturelles.

Concert, opéra, danse… Rien ne remplacera jamais le spectacle vivant, le bruissement de la salle, la magie d’un instant unique. Non, rien. Faut-il pour autant bouder le streaming et toutes ces diffusions en ligne qui ont opposé à la fermeture des salles une résilience numérique peu banale? La réponse est non, une fois encore.

Car ce qui, au départ, n’était souvent qu’un pis-aller a généré d’innombrables initiatives, dont certaines d’exception, sans parler de la bouffée d’oxygène offerte aux artistes. Dès lors, quand les salles rouvriront, ce mode de diffusion redeviendra-t-il un simple succédané? Ou va-t-il au contraire élargir pour de bon le champ de la musique classique, dont le public grisonnant est moins branché que la génération digitale?

Public plus jeune et plus international

Les quatre acteurs culturels que nous avons interrogés, témoins de la diversité des institutions, sont quasi-unanimes sur un premier constat. Bernard de Launoit (Chapelle musicale Reine Élisabeth), Peter de Caluwe (la Monnaie), Gilles Ledure (Flagey) et Gunther Broucke (Brussels Philharmonic) confirment que le développement de leurs activités en ligne a accru leur audience, y compris hors frontières, tout en la rajeunissant.

"Le surcoût du streaming imposé par le Covid est financé par le Tax shelter. Nous sommes des privilégiés car nous avons pu continuer à travailler, même si nous avons dû le faire autrement."
Peter de Caluwe
CEO de La Monnaie

"C’est très clair à la lecture des mails et des chats qui accompagnent nos concerts", relèvent Ledure et Broucke. "Cela a augmenté notre visibilité internationale", complète de Launoit. "Notre concert du 21 juillet au Palais royal été diffusé dans tous les postes diplomatiques, privés de réception. Et la Chapelle vient de vendre au Philips Collection de Washington un concert qu’il va partager sur ses propres réseaux."

Le coût du streaming

D’un point de vue économique, aussi, unanimité parmi nos CEO, mais cette fois en mode dubitatif. Car le streaming, en classique, n’est pas rentable. Son audience ne sera jamais celle d’un Stromae – 5 millions d’abonnés en 2020 sur YouTube pour prendre un exemple bien de chez nous. Cette réalité financière affecte cependant moins ceux qui échappent en partie aux lois du marché, telle la Monnaie, subventionnée. Bien qu’orpheline de son indispensable billetterie, "le surcoût du streaming imposé par le Covid", explique de Caluwe, "est financé par le Tax shelter, temporairement étendu à cette activité. Nous sommes des privilégiés car nous avons pu continuer à travailler, même si nous avons dû le faire autrement". Démonstration fin du mois avec "The turn of the screw", de Britten, mis en scène par Andrea Breth.

"Je refuse la gratuité du streaming car, dans notre système économique, il y a toujours quelqu’un qui la paie."
Gilles Ledure
CEO de Flagey

Un streaming payant peut-il dès lors apporter une amorce de solution financière? Rien n’est moins sûr avec des places qui oscillent entre 5 et 15 euros. "Je suis pour le gratuit", insiste de Launoit, "car nous avons une mission d’enseignement. Le 'online' est une carte de visite pour nos étudiants". À Flagey, en revanche, Ledure "refuse la gratuité car, dans notre système économique, il y a toujours quelqu’un qui la paie". 

La durée d'une "view"

Il y a clic et clic. Enfin, on n’oubliera pas un ultime élément: la durée d’une "view" en streaming. En moyenne, c’est-à-dire en tenant compte de ceux qui regardent l’intégralité du programme et ceux qui le quittent très vite, elle tourne autour des 8 à 10 minutes, voire moins… De quoi tempérer l’excès de confiance de certains dans l’apport de la consommation digitale à l’élargissement de la scène classique?

Il n’est pas certain que cette maladie contemporaine que l’on appelle le zapping fasse bon ménage avec la découverte d’une œuvre musicale

Il n’est pas certain en effet que cette maladie contemporaine que l’on appelle le zapping, dérive de l’obsession consumériste, fasse bon ménage avec la découverte d’une œuvre musicale, conçue comme un tout, avec ses respirations et ses acmés. S’il fallait juger une symphonie de Mahler sur ses 3 premières minutes, il y a longtemps qu’on ne la programmerait plus. Mais cela, c’est une autre histoire.

Bernard de Launoit (Chapelle Reine Élisabeth): "Un maximum de vues"

"Nos concerts en ligne sont essentiels pour faire jouer nos jeunes, tout en gardant le contact avec le public et nos mécènes. Ce streaming est bien accepté. Depuis novembre, nos 18 concerts ont été visionnés par 67.000 personnes. Soit plus de 3.500 personnes par concert, avec une moyenne de 12 à 15 minutes d’audience, supérieure à ce que j’entends ailleurs. En saison normale, nous avons 80 concerts, mais nous n’en ferons qu’une quarantaine en ligne. Les cachets non mobilisés pour les concerts supprimés permettent de rémunérer nos artistes et d’assumer le coût des captations, de 3.000 à 7.000 euros. Ma priorité reste de faire un maximum de vues, ce qui passe par la gratuité. Je préfère 3.000 vues sur YouTube que de vendre nos 250 places à 10 euros, car je valorise tellement mieux notre travail. Un jour, peut-être, ferons-nous du revenu en ligne, mais il faudra alors un modèle économique viable…"

Gilles Ledure (Flagey): "Le gratuit n’existe pas"

"Outre les investissements techniques que nous avons dû réaliser plus tôt que prévu, la situation actuelle a dopé notre réflexion. Artistique d’abord, car l’acoustique du Studio 4 ne rivalise pas le streaming lorsqu’il n’est qu’un YouTube amélioré. Économique ensuite, car en l’absence de recettes, nous avons dû renégocier les cachets des artistes en toute transparence. J’ai cependant toujours voulu du streaming payant, car comme le dit un dicton anglais, il n’y a pas de repas gratuit. Malgré cela, nous ne sommes qu’à 15% de nos recettes habituelles. Nous avons aussi offert la possibilité de faire des dons. 60% des billets achetés en un an ont été assortis d’un don, s’ajoutant au cachet des artistes. Bien que nous ayons chaque fois plus de 1.000 spectateurs par concert, la diffusion en ligne reste un non-sens économique. En revanche, le mode de consommation évolue, on l’a vu sur nos écrans, car le public cherche de l’info en parallèle au concert en ligne. Lequel permet un retour direct avec ceux qui nous suivent, ce qui est très dynamisant. C’est cela qui, dans un premier temps, va rester de la situation actuelle."

Peter de Caluwe (La Monnaie): "Une extraordinaire opportunité"

"Le digital ne nous fait pas peur. Depuis dix ans, la Monnaie diffuse chaque opéra en streaming gratuit après la dernière représentation. Cela dit, le streaming actuel de nos productions, moins nombreuses et captées sans public, ne contente qu’un tiers de nos abonnés, les autres préférant l’opéra "en vrai". De plus, si le billet à 10 euros n’est pas un frein, la démarche – inscription, paiement, code d’accès – en rebute beaucoup. L’opéra "Der Schauspieldirektor", coproduit par le KVS et le National aux publics plus jeunes, a connu un franc succès, alors que notre spécial bel canto Rossini a été une déception. Mais malgré tout, les captations digitales restent une extraordinaire opportunité en termes d’audience pour notre salle (1150 places seulement). Elles peuvent être diffusées en effet sur notre site mais aussi sur Mezzo, Arte concert, Operavision… "La Flûte enchantée" mise en scène par Castellucci en 2018 a déjà été vue plus de 240.000 fois sur Arte! Entre janvier et septembre 2020, les productions de la Monnaie ont cumulé 446.308 vues tous réseaux confondus. On atteindra le demi-million sur l’année 2020!"

Gunther Broucke (Brussels Philharmonic): "Complémentaire, sans plus"

"Le succès initial de nos diffusions en streaming, réel, s’est atténué depuis janvier – 500 spectateurs par concert. Mais nous avons organisé notre propre concurrence, en lançant pour quatre mois notre chaîne télé, Podium 19, avec le soutien du gouvernement flamand. Elle draine chaque semaine 300.000 spectateurs qui y passent en moyenne une heure et demie. Cela dit, je me sens comme un soldat coincé sur une plage le 6 juin 1944 en train d’essayer de chercher à tout prix la sortie. Et si le développement du digital est inévitable, il sera limité chez nous à la poursuite d’activités complémentaires telles qu’imaginées lors de nos streamings: capsules vidéo et podcasts avec les musiciens évoquant telle ou telle œuvre ou proposant de petites pièces chambristes. Une façon pour eux de sortir de l’anonymat tout en échangeant avec un public très mobilisé."

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