Les musiciens ne sont même pas des juke-box

Pierre Solot, pianiste, comédien, auteur, producteur radio. © Emmanuel De Candido

CARTE BLANCHE | La crise liée au Covid-19 n'a pas seulement provoqué l'annulation de tous les engagements des musiciens, elle annule aussi l'idée que l'on puisse payer pour écouter de la musique. Ces musiciens nous font du bien en postant leur musique sur la toile, et bien payons-les pour ça, parce qu'ils exercent le travail qu'ils ont perdu.

Pierre Solot

est pianiste, comédien, auteur, producteur radio.

Dans le monde de la musique, ce fut la première réaction à la fermeture des lieux de concerts: partager la musique en ligne pendant le confinement. Jouer, jouer, gratuitement, dans son salon, sur son balcon, mais jouer. Les grandes structures culturelles et les organismes d'information et de diffusion ont pris ce pli, en offrant des canaux d'expression, en incitant les artistes à jouer.

Ainsi, on maintenait le lien entre le musicien et le public. Et ces instants de musique étaient aussi quelques instants de soulagement, d'allégement de l'isolement et de l'anxiété générales.

Il y a d'un côté les musiciens célèbres et bien nantis qui n'ont aucune inquiétude à se faire, et qui jouent sans craindre au loin – mais pas si loin – leur instant de survie.

Mais pour les autres, quel message fait-on passer de la sorte? Celui de musiciens précarisés, sans engagements, qui ne pourront pas payer le prochain loyer, qui mangeront moins ce mois-ci, mais qui continuent joyeusement à faire de la musique? Et puis, il doit garder la main, le musicien, "rester en doigts" comme on dit dans le jargon.  Parce qu'une fois la crise passée, il devra jouer aussi bien qu'avant. 

Alors très bien, filmons-nous et partageons notre musique sur les réseaux sociaux.

Mais quel message fait-on passer réellement? Que le musicien est un juke-box? "Tu nous joues un petit truc sympa? Ça nous fera du bien pendant le confinement." Le musicien n'est même pas un juke-box, puisqu'on ne lui donne pas une pièce pour sa vidéo.

"Voilà ce qui apparaît aujourd'hui: le musicien peut jouer gratuitement. Pas de problème. On est en crise, et hop! l'artiste est bénévole. Le contact avec le public doit être maintenu à tout prix. Ou plutôt à aucun prix."

Faut-il vraiment rappeler que lorsqu'un musicien joue, ce que l'on entend derrière sa musique ce sont aussi les semaines, les mois entiers de répétition pour aboutir à la maîtrise; ce sont les dizaines d'années consacrées à son art depuis qu'il a 5 ou 6 ans, tous les jours, répéter encore et encore. Ce que l'on entend derrière sa musique, c'est une vie de sacerdoce, de dévouement, de passion, de travail, oui de travail! pour que cette musique puisse exister et nourrir les cœurs.

Voilà ce qui apparaît aujourd'hui: le musicien peut jouer gratuitement. Pas de problème. On est en crise, et hop! l'artiste est bénévole. Le contact avec le public doit être maintenu à tout prix. Ou plutôt à aucun prix.

N'est-il pas temps aujourd'hui de lancer un deuxième temps d'action, de réaction? N'est-il pas temps de réfléchir tous ensemble, artistes et partenaires de diffusion, à la survie de l'expression musicale? 

Le Boléro de Ravel par l'Orchestre national de France en #confinement #ensembleàlamaison

Le contact entre les musiciens et le public...

Les relations par écrans interposés commencent à trouver leurs limites. On a vu de réjouissants montages en split screen, que ce soit pour rassembler un orchestre ou pour le repas familial. Mais quelle est exactement cette relation à l'artiste qui se maintient grâce à l'écran? Une relation où on le voit au milieu de la plus belle pièce de son appartement, rangée, astiquée pour l'occasion. On a mis un livre en valeur, une bibliothèque entière parfois, pour montrer qu'on est enrobé de culture.

Mais non! Ce n'est pas ça le métier de musicien! Parce que oui, c'est leur métier. Ils jouent, on les paie. Et ils ne sont pas un juke-box. Il est grand temps d'explorer de nouveaux outils, de trouver de nouvelles idées de musique qui ne passent pas par l'écran!

"Ce que l'on entend derrière sa musique, c'est une vie de sacerdoce, de dévouement, de passion, de travail, oui de travail! pour que cette musique puisse exister et nourrir les cœurs."

Au concert, en salle, sur ces fauteuils, ces strapontins qui nous manquent, on écoute la musique, mais on écoute aussi l'expression d'une vie, l'expression d'un corps dévoué à l'Art. On entend les soupirs du musicien, les instants où sa respiration se bloque, se relâche. On distingue ses tremblements, ses prises de risque, sa sueur, son odeur parfois. On le sent évoluer à travers sa musique; la tension se libère, la musique s'épanouit et l'artiste exulte. À partir de ce moment-là, nous écoutons de la musique. Et je paie pour ce fragile instant d'humanité miraculeuse!

Il n'est plus l'heure de promouvoir la musique et les arts, il est temps de trouver un moyen de leur redonner vie.

Aujourd'hui, le minuscule argent débloqué pour aider le secteur culturel ressemble à une gratification provocante pour ces moments que les artistes ont donnés gratuitement sur la toile. Aujourd'hui, le mot "culture" paraît avoir disparu du lexique des ministres décideurs; aujourd'hui, les artistes se meurent de ne pouvoir exercer leur art. Aujourd'hui les musiciens exercent gratuitement le métier qu'ils ont perdu.

N'est-il pas temps, pour les institutions culturelles et les diffuseurs, de penser autrement le chemin de la musique et des musiciens en ces temps de crise? N'est-il pas temps de lancer ensemble une nouvelle réflexion, main dans la main, artistes et institutions, d'imaginer des issues musiciennes décentes à travers une pensée largement solidaire?

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