Les orchestres symphoniques se cherchent un nouveau modèle économique

Le Brussels Philharmonic à Flagey en mode distanciation. ©bram goots

Pour survivre, les grands orchestres vont-ils devoir changer de modèle économique? Réflexions croisées avec Daniel Weissmann (Orchestre Philharmonique Royal de Liège) et Gunther Broucke (Brussels Philharmonic), qui n’ont pas attendu les subsides pour innover.

BruPhi et OPRL
Le Brussels Philharmonic est en résidence à Flagey (Bruxelles).

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L'Orchestre Philharmonique Royal de Liège, à la Salle Philharmonique (Liège).

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Ce sont deux managers. Le mot rentabilité ne les effraie pas, et certains le leur ont parfois reproché. Reste que Daniel Weissmann, directeur général de l’Orchestre philharmonique royal de Liège, et Gunther Broucke, intendant du Brussels philharmonic, ne se sont jamais contentés de la rente des subventions – Fédération Wallonie-Bruxelles pour l’OPRL, Communauté flamande pour le BruPhi.

Ils ont au contraire développé une intense politique de recettes propres. Et pourtant, "tout ce que l’on a bâti ces dernières années et était florissant est en train de se casser la figure", résume Weissmann en termes nets.

Lorsqu’il prend la tête de l’OPRL en 2015, le nouveau patron, violoniste et économiste, lance une politique volontariste de revenus propres: vente de concerts, coproductions, développement numérique… "Le Tax shelter, cet outil d’investissement privé dans un outil public, a également été déterminant", reconnaît-il.

«Si un remplissage ‘sanitaire’ des salles s’impose longtemps, si les subventions sont revues à la baisse, nous allons au suicide.»
Daniel Weissmann
Directeur général de l’OPRL

Les chiffres de 2019 sont éloquents: 12,5 millions d’euros de budget, dont 10 de subvention et 2,5 millions de recettes propres, en hausse de 25% l’an passé. Et 600.000 euros de billetterie, avec un nombre jamais atteint de spectateurs: 86.000 entrées, dont 43.000 à Liège, l’autre moitié en Belgique et à l’étranger.

Au Brussels Philharmonic, même scénario, décliné déjà depuis 2003 par Gunther Broucke. À l’époque, ce qui fut l’orchestre de la BRT est donné pour mort.

Le nouvel intendant innove, ose avec succès la musique de film (Golden Globe avec "The Aviator" de Scorsese, Oscar avec "The Artist"), lance un fonds privé pour l’achat d’instruments exceptionnels… Élu manager 2016 par l’association flamande de gestion, il emmenait l’an passé son BruPhi jusqu’à New York, au Carnegie Hall, sous la baguette de Stéphane Denève. Ici aussi, les chiffres parlent: 12 millions d’euros de budget en 2019, dont 8,8 millions de subvention et 3,2 millions de recettes propres. "Champions du monde", s’amuse Broucke.

Gunther Broucke, dans la régie électrique de Flagey, sait quelles manettes actionner... ©Saskia Vanderstichele

Mission publique

Un tel dynamisme devrait a priori armer ces deux orchestres face à un avenir plutôt sombre. Ce ne sera pas le cas. "Le modèle européen de la culture pour les orchestres symphoniques, à l’exception du cas anglo-saxon, rappelle Weissmann, s’appuie sur des salariés, financés par des subventions. Elles nous permettent de jouer notre rôle de service public."

L'apprenti sorcier en quarantaine de l'OPRL

La politique tarifaire de l’OPRL à l’égard des jeunes, des familles et d’un public non initié est à cet égard aussi remarquable… que non rentable. "Mais c’est notre rôle", martèle Weissmann. Nouveau chiffre imparable: en 2019, la série grand public OPRL+ imaginée par le bouillant chef Gergely Madaras a drainé 42% de nouveaux publics… Or, si les subsides pour 2020 ont été confirmés, quid de de 2021?

"Si un remplissage ‘sanitaire’ des salles s’impose longtemps, si les subventions sont revues à la baisse, nous allons au suicide, affirme Weissmann. Avec à terme l’obligation pour les pouvoirs publics de prendre leurs responsabilités: supprimer certaines structures, fusionner des ensembles…"

"Ce jour-là, confirme Broucke, tous les oiseaux tomberont. Cela dit, j’ai connu cinq gouvernements flamands. Tous ont coupé dans le budget. Cette fois, Jan Jambon l’a fait d’entrée de jeu. Je m’y attendais…". Soit. Mais plus personne ne parie sur l’avenir…

Daniel Weissmann, directeur de l'OPRL.

La fin du gigantisme?

Le tsunami budgétaire consécutif au Covid-19 aura-t-il raison de la culture, comme l’affirment d’aucuns? "Certainement pas du patrimoine, répond Weissmann, mais sans doute d’une certaine idée de la massification culturelle, voulue par les décideurs depuis les années 1960, avec une politique de prix, d’offre et de grands festivals. Ce modèle de masse est désormais en danger, car il exige de la rentabilité. Le problème est d’ailleurs général, dans la consommation, les transports, le tourisme…"

"Je travaille au développement d’une ‘salle des arts’, plus petite et modulable, ouverte sur la nature. Elle serait située à Machelen, là où l’on attendait le centre commercial Uplace. J’ai déjà des soutiens privés."
Gunther Broucke
Directeur du Brussels Philharmonic

Gunther Broucke partage le constat: "Flagey, Bozar, De Singel, le Concertgebouw, la salle Philharmonique sont des temples dont nous avons besoin. Ils permettent une communion miraculeuse entre musiciens et public qui ne font plus qu’un dans une salle bondée. Mais ce modèle date du XIXe siècle…"

Raison de plus pour évoluer en parallèle. Broucke n’a pas attendu le coronavirus. "Je travaille au développement d’une ‘salle des arts’, plus petite et modulable, ouverte sur la nature. Elle serait située à Machelen, là où l’on attendait le centre commercial Uplace. J’ai déjà des soutiens privés. Les plans ont été déposés il y a deux semaines. Cette salle nous aurait permis de jouer malgré le virus…"

An evening with Brussels Philharmonic

Et le public?

Ultime question, le public. Même déconfiné, reprendra-t-il le chemin des salles? La peur ne va-t-elle pas le tétaniser? Selon un sondage BVA réalisé en France fin avril, 35% de nos voisins hexagonaux estimaient alors qu’une sortie culturelle en salle restera dangereuse. Le cinéma ou le théâtre ne figuraient dès lors qu’en 14e position des "priorités" des déconfinés, loin derrière le coiffeur et le resto…

"Le cœur de l’orchestre symphonique a toujours été la subvention. Si ce cœur se fissure, ce sera Tchernobyl."
Gilles Ledure
Directeur de Flagey

Autant dire que l’horizon classique est plutôt sombre: chute prévisible des recettes du Tax shelter délaissées par des entreprises en péril, sous-occupation chronique des salles vidées de leur public majoritaire – les seniors –, et nouvel assèchement de deniers publics en perdition…

On laissera au patron de Flagey, Gilles Ledure, la sentence du moment. Pour celui qui fut autrefois le directeur artistique de l’Orchestre national de Lille, "le cœur de l’orchestre symphonique a toujours été la subvention. Si ce cœur se fissure, ce sera Tchernobyl."

Saison "Covid-proof" au BruPhi

Si la nouvelle programmation du Brussels Philharmonic n’a pas été dévoilée, "c’est parce que nous la réorganisons en mode ‘Covid-proof’, explique Gunther Broucke. Nous conservons chaque projet, mais en le repensant à une moindre échelle, pour revenir au projet initial dès le feu vert." Il veut y croire.

Du 4 au 7 juillet, tests grandeur nature à Flagey, portes fermées, pour revoir la disposition des musiciens et des coulisses, mais aussi l’accueil du public. Ensuite, du 8 au 11 juillet, création – si c’est autorisé – d’événements publics avec des groupes restreints. "Il s’agit ni plus ni moins de reconstruire une relation de confiance à tous les niveaux", insiste Broucke.

Au menu notamment, de nouvelles formes de concerts, plus courts, peut-être donnés plusieurs fois un week-end, avec moins de spectateurs, mais pas forcément beaucoup moins de musiciens. La scène de Flagey peut en accueillir une quarantaine dans le respect de la distanciation. Parfait pour le Beethoven de la jeunesse – idée qui percole déjà dans d’autres orchestres. "Et pourquoi pas des musiciens dans la salle, avec le public au balcon.

L’effet acoustique pourrait être remarquable, s’enthousiasme Broucke. Ne regardons pas ce que nous n’aurons plus, mais ce que nous allons réinventer!". 

 

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