Les passions de Barbara Hannigan

Barbara Hannigan. (c) Elmer De Haas | Alpha

Dans son nouvel album, "La Passione", la soprano et cheffe d’orchestre canadienne Barbara Hannigan livre trois réflexions sur la mort auxquelles le contexte actuel donne une acuité saisissante.

Classique
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«La Passione»

Luigi Nono, "Djamila Boupacha" (1962) pour soprano seule
Joseph Haydn, "La Passione" (1768), symphonie n°49 en fa mineur
Gérard Grisey, "Quatre chants pour franchir le seuil" (1996-98), pour soprano et ensemble

Barbara Hannigan, soprano & direction | Ludwig Orchestra
Alpha

Ça ne vous dérange pas de me rappeler dans 10 minutes, j’attends un livreur qui ne trouve pas la maison..." Barbara Hannigan a toutes les raisons de nous envoyer gentiment promener, car ce qu’elle attend fébrilement, c’est la partition des symphonies n°26 et 44 de Joseph Haydn, dans la même veine "Sturm und drang" que "La Passione", la quarante-neuvième, qui donne son nom au nouveau disque qu’elle vient d’enregistrer avec le Ludwig Orchestra, un ensemble à géométrie variable qui comme elle aime les expérimentations et les chemins de traverse.

"La Passione" (c) Alpha - Outhere

Car à bien y regarder, ce nouveau CD Alpha n’a rien de classique et se présente comme un triptyque qui encadre la symphonie de Haydn d’une pièce pour voix seule de Luigi Nono et de quatre méditations sur la mort du spectral français Gérard Grisey, deux compositeurs contemporains.

Enfin branchée sur WhatsApp, la soprano et cheffe canadienne l’affirme en live: "Je n’aime pas les styles, la nouvelle complexité, la nouvelle simplicité, le spectralisme, le dodécaphonisme... Dire que Grisey est un spectral, soit, mais cela ne veut rien dire. Ce que j’aime, ce sont les esprits originaux et les compositeurs qui couchent sur le papier l’émotion, qui combinent l’intelligence et l’émotion. Dans cet enregistrement, il est donc moins question de style que de dramaturgie entre des pièces ‘qui vont très bien ensemble’ (elle fredonne "Michelle", la chanson des Beatles). On peut bien sûr les écouter séparément mais ensemble, elles forment un chemin." 

'La Passione' by Barbara Hannigan & Ludwig Orchestra

Prendre l’auditeur à la gorge 

La première étape saisit d’emblée l’auditeur à la gorge, lorsque Hannigan, a capella, entonne la saisissante monodie que Nono, en 1962, offre au texte du poète anti-franquiste Jesús López Pacheco, qui s’était saisi à la suite de Simone de Beauvoir et de Gisèle Halimi du destin tragique de Djamila Boupacha, militante du Front de libération nationale algérien, arrêtée, torturée et violée en pleine Guerre d’Algérie.

«Ce que j’aime, ce sont les esprits originaux et les compositeurs qui couchent l’émotion sur le papier.»
Barbara Hannigan
Soprano, cheffe et pédagogue

Un cri de douleur dans le suraigu, d’une intensité expressive tendue à l’extrême, qui trahit d’emblée le personnalité viscérale de son interprète. "Le texte que je chante est important mais je n’ai pas à l’interpréter. Cela, Nono et Grisey l’ont déjà fait. Moi, je dois juste être ‘dedans’, incorporer littéralement la musique."

Une attitude qui ne la quitte pas quand elle passe devant l’orchestre pour diriger la symphonie de Haydn. Elle s’en amuse même en évoquant le shooting réalisé lors de la séance d’enregistrement, en juin dernier. "On a eu du mal à choisir les photos pour le livret du disque: c’était comme un film. Je me suis dit: ‘Ah, c’est ça que je donne à l’orchestre!’ En travaillant les sujets de ces pièces – la mort, le manque, l’amour, l’espoir, la peur –, je demande à mes musiciens d’aller chercher en eux-mêmes la résonance qu’ils suscitent. C’est un échange d’émotions incroyablement intime."

Barbara Hannigan. (c) Elmer De Haas | Alpha

Chorégraphie passionnelle

Barbara Hannigan évoque sans pudeur sa gestuelle particulièrement expressive (elle dirige sans baguette): "C’est comme si les compositeurs me donnaient non seulement la possibilité du son et de la manière de chanter, mais aussi la possibilité du geste. À ce titre, je suis très heureuse d’avoir travaillé avec la chorégraphe Sacha Waltz sur des créations de Dusapin et de Hosokawa, à La Monnaie. Mais, de toute façon, je suis très à l’aise avec mon corps et je ne suis pas timide", dit-elle en riant.

«Ce sont nos faiblesses et nos doutes qui nous donnent une possibilité de métamorphose.»
Barbara Hannigan
Soprano, cheffe et pédagogue

Le résultat saute à l’oreille à travers la théâtralité explosive de la pulsation et de variations dynamiques appuyées qui troquent l’atmosphère particulièrement noire du fa mineur, tonalité rarissime chez Haydn, pour l’exacerbation des passions d’une œuvre qui passe pour avoir été composée pour la célébration du Vendredi saint.

Vient enfin les "Quatre chants pour franchir le seuil" que Gérard Grisey a composés au soir de sa vie, entres 1996 et 1998, année de sa mort, et qu’il a conçus comme quatre méditations. Les thèmes sont évocateurs: la mort de l’ange, la mort de la civilisation, la mort de la voix et la mort de l’humanité. "Quand j’ai demandé à Ligeti, il y a quinze ans,  qui il me  recommanderait comme compositeurs, il m’a dit: ‘Claude Vivier et Gérard Grisey’. À l’époque, je connaissais très bien la musique de Vivier, Canadien comme moi, mais il s’est passé 12 ans avant que je n’aborde celle de Grisey. Mais j’ai eu une connexion immédiate avec cette pièce dont j’avais découvert la partition en 2007." 

Barbara Hannigan et le Ludwig Orchestra. (c) Elmer De Haas | Alpha

Méditations et poussières sonores 

L’instrumentarium choisi par le compositeur donne à l’ensemble son atmosphère tragique. Quinze instrumentistes, essentiellement composé d’anches (saxophones, clarinettes, trompette) et trois percussions, opposent à la légèreté de la voix de la chanteuse une masse pesante mais néanmoins somptueusement colorée.

Chaque méditation, basée sur un fragment de textes appartenant aux civilisations chrétienne, égyptienne, grecque et mésopotamienne, est suivie d’un court interlude à peine audible, sorte de poussière sonore, inconsistante mais rendant impossible le relâchement habituel de l’attention après chaque mouvement.

"Nous avons été jusqu’au bout de nos possibilités, le Ludwig Orchestra et moi, particulièrement dans ce Grisey, incroyablement difficile, y compris pour notre ingénieur du son qui a fait le mixage avec moi, dans ma maison en Bretagne. C’est l’album de toutes les limites, des  pianissimos aux fortissimos, mais aussi dans les possibilités de collaboration entre les uns et les autres."

Après "Crazy Girl Crazy", virevoltant entre Berg et Gershwin, et qui lui valut un Grammy Award en 2018 (relire notre article du 25/11/17) puis "Vienna, fin de siècle", déjà plus vénéneux à travers les méandres sublimes des derniers lieder romantiques, Barbara Hannigan glisse imperceptiblement du côté obscur de l’humanité, évoquant même l’impuissance d’Orphée aux Enfers. "Je ne veux pas aborder l’être humain qu’à travers le génie de Haydn ou l’incroyable imagination de Grisey et Nono. Ce sont nos faiblesses et nos doutes qui nous donnent une possibilité de métamorphose."

PÉDAGOGIE | La créativité à l’ombre du confinement

 

Barbara Hannigan a des journées bien remplies, confinement ou pas.
Le matin est consacré à l’étude de la «Quatrième symphonie» de Mahler. «Vienne ne me quitte pas», dit-elle, précisant que si elle lâche la partition, c’est pour dévorer la correspondance entre Berg et Webern... Quant à l’après-midi, il est consacré au chant: elle reste cantatrice même si la direction d’orchestre l’appelle.
Mais elle ne chante pas au balcon car il n’y aurait «que des chats et des oiseaux pour l’écouter», rit-elle, sa maison étant plantée au milieu de la campagne. Mais elle ne manque jamais de poster chaque jour une vidéo à l’attention des jeunes professionnels dont elle s’occupe.
Un mentorat, baptisé Equilibrium, qu’elle a mis sur pied il y a deux ans, bien consciente des difficultés
des jeunes artistes qui n’ont pas la sécurité d’une place dans ensemble subventionné. Actuellement, elle planche d’ailleurs sur la création d’un fonds d’entraide.
«J’ai dit à chacun de ne pas regarder les nouvelles toutes les 5 minutes sur Internet mais de travailler, de se mettre dans un cocon et d’utiliser cette période de confinement pour être dans l’ombre de la créativité. J’invite mes jeunes collègues à chanter avec beaucoup de discipline. C’est cette structure qui va aussi leur donner un peu de sérénité.» 
et la chaîne YouTube de l’artiste.

 

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