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Mélanie De Biasio, vue de l'intérieur

©Kristof Vadino

Après un an de gestation, Mélanie De Biasio est prête à passer à l’étape suivante pour faire éclore sa maison des talents à Charleroi. Cela commence par un concert événement de mise en lien. Suivez le guide à travers les étages de L’Alba.

"Cappuccino?" C’est dans sa cuisine, un tablier noué autour de la taille et un fichu planté dans les cheveux, que Mélanie De Biasio nous reçoit. Elle s’affaire, dépose du chocolat et des galettes dans une soucoupe, fait monter la mousse de lait. "Peler un oignon, faire du café, laver la vaisselle, ce sont des choses concrètes qui te remettent à ta juste place. C’est indispensable, explique-t-elle d’emblée. C’est pour cela que la cuisine prendra une place importante dans L’Alba." L’Alba, c’est la maison des talents que la chanteuse veut faire éclore dans le bâtiment qui abritait avant le Consulat général d’Italie, boulevard Audent à Charleroi. On confirme ce qu’on nous en avait dit: l’endroit est magnifique, calme, apaisant et pourtant en plein cœur de la ville. "L’Alba, ce sera une maison pour les artistes qui ont besoin de fermer la porte un temps, pour mieux pouvoir la rouvrir. Ce ne sera pas une résidence de travail. Mais une maison de non-résultat."

Et la musicienne de nous emmener dans sa propre boîte à souvenirs. "À 21 ans, je suis sortie du conservatoire avec la plus haute distinction. Et pourtant, je me suis retrouvée sans véritable soutien."

Elle nous sert les cafés. Cherche du sucre. Dépose des noix. Grignote un bout de chocolat. "Je suis alors partie avec mon groupe de l’époque, Orange Kazoo, pour une tournée en Russie. Mais j’ai attrapé une grave infection pulmonaire et j’ai perdu ma voix. Je suis rentrée en Belgique, le groupe a poursuivi la tournée. J’étais dans un isolement total."

Il y aura alors la rencontre avec Avanti, une ASBL de réinsertion professionnelle via l’art, qui la conduira jusqu’à la prison de Jamioulx. "J’étais là en tant qu’observatrice, jusqu’au jour où un détenu a demandé: ‘Qu’est-ce qu’elle fait, là, elle? Il parait que c’est une chanteuse. Allez, chante-nous quelque chose.’ J’étais tétanisée, mais il fallait que je réponde. ‘Je ne pourrai pas chanter sans votre aide. J’ai besoin d’un beat.’ Et j’ai lancé un rythme en claquant des doigts. Petit à petit, ils m’ont suivie. J’ai entonné un mmmmh. On est arrivé à quelque chose de très beau tous ensemble. Quand j’ai quitté la prison, je les entendais encore chanter à travers tous les étages." On sent son émotion. On la partage. On frissonne.

"Il faut pouvoir donner à un artiste le temps de se repositionner. On doit pouvoir traiter de l’impalpable."

"Par la suite, j’y suis retournée et j’ai travaillé individuellement avec certains détenus. C’est fondamental de retrouver de la joie dans les choses simples. Quant à moi, j’ai réalisé que j’avais encore un corps, une respiration, un souffle. Cela a sauvé mon disque."

C’est là qu’on comprend exactement ce que Mélanie De Biasio projette de faire avec L’Alba. "Je veux accueillir des résidents qui sont à des moments clés de leur vie. Un sculpteur qui veut tester une autre matière, un écrivain qui se lance dans une nouvelle forme d’écriture. De quoi a besoin un artiste à ce moment-là? D’isolement, mais en même temps d’être en relation avec d’autres qui cherchent." En bonne Italienne, elle joint le geste à la parole, et nous emmène dans le sas d’entrée. "Ici, ce sera la cantine des Italiens. J’imagine ce lieu rempli de tables d’ouvriers. Ce sera ouvert au public. Les gens des environs pourront venir y manger un bout, boire un verre. Ce sera un café de rencontres. Car L’Alba sera ouvert au public. Au moins dans certaines parties."

©Kristof Vadino

Du coup, on continue la visite du rez-de-chaussée. "Ici, ce sera un vaste espace de travail à louer pour les entreprises. C’est pas mal comme cadre de travail, non? À côté, on aura deux salons. L’idée est que ces salons servent de terre d’accueil à des workshops, des répétitions, des discussions et des présentations d’idées et de talents, en partenariat avec les écoles, les partenaires culturels, des partenaires privés, où artistes et citoyens de passage se côtoieront allègrement. Au centre, j’imagine un grand piano."

La lumière qui passe à travers les vitraux est magique. Le photographe en profite. Petite pause dans la visite guidée. On les entend. " Je peux garder mon tablier? Oui, laisse-le. C’est assez esthétique. Ce tablier, c’est ce qui me permet de garder un peu de féminité dans cette maison. Sinon, je serais probablement tout le temps en vêtement de travail… Tu peux t’avancer lentement? Comme ceci? Oui. C’est parfait. Je pensais tout repeindre en blanc, mais un architecte m’a fait remarquer que les deux salons s’opposent et s’harmonisent. Avec dans l’un, des murs foncés et une cheminée claire et dans l’autre, une cheminée foncée et des murs clairs. Tu peux te mettre un petit peu plus à droite? Mais surtout arrêter de parler… (Rires)" On est dans le champ, on les laisse travailler et on se glisse à l’étage.

"Je ne sais pas tout faire"

"Ici, il y aura des ateliers de jour pour les Carolos", explique la maîtresse des lieux qui se tâte encore entre soit trouver un partenaire qui gère les locations des ateliers, soit louer le premier étage dans son ensemble. "Il faut quelqu’un qui soit en phase avec les valeurs du lieu. Mais on a aussi besoin de loyers pour que la maison tourne." Alors on aborde le nerf de la guerre. "Quand j’ai lancé le projet, il y a eu beaucoup d’engouement et de marques d’intérêt. Mais, peu de concrétisation. Il faut maintenant aller chercher les subsides, démarcher les mécènes, lancer les travaux. Je n’ai pas le temps de tout faire. Je vais entrer en studio, ensuite je pars en tournée. Il me faut de l’aide."

Visite à 360°

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La perche est tendue. Avis aux amateurs, Mélanie De Biasio a besoin d’un(e) chargé(e) de projet pour concrétiser L’Alba. "J’ai habité dans la maison pendant plus d’un an. J’avais besoin de ce temps pour l’apprivoiser. Savoir exactement ce que j’allais en faire. Connaître son histoire." Sans honte aucune, on lui avoue notre admiration de vivre seule dans ces 1.200 m² en plein cœur de Charleroi. Sans chauffage. "Mes amis me disent que je suis folle. Tout le monde me demande si je n’ai pas peur. Eh bien, non, je me sens très bien ici." Elle nous montre sa chambre, une immense pièce ultra-lumineuse avec comme seule déco, un lit à même le sol, quelques bouquins, une pile de vinyles, du miel et deux trois caisses de vêtements. "Ce n’est pas là que je vais habiter. Ici, ce sera une pièce dédiée au corps. On pourrait y donner des cours de yoga, de sophrologie… Notre corps sait ce qui est bon pour nous. Et si notre corps est en phase avec ce qu’on est, alors la tête suit."

On sent que le retour vers la boîte à souvenirs est proche. On n’y retournera pas. Pas cette fois. Par contre, on apprend au détour que la musicienne s’impose une discipline drastique: c’est natation tous les matins. "J’aime cette sensation de l’eau sur moi. Cela libère mon corps. Si certaines parties du corps sont immobilisées, il est impossible d’avoir un son plein. Il faut que chaque partie du corps puisse résonner."

On monte encore un étage. Et là, on devine que ce seront les studios. "Oui, il y aura quatre studios qui accueilleront les artistes en transition. Ce sera pluridisciplinaire. Un cuisinier, un scénariste, un musicien, un photographe. Je dois encore définir précisément la manière dont les résidents vont entrer et sortir d’Alba. Mais ce que je sais, c’est que ce genre de démarche trouver un lieu pour poser ses valises un temps s’inscrit la plupart du temps dans l’urgence. Il faut pouvoir répondre à cela. Il faut pouvoir donner à un artiste le temps de se repositionner. On doit pouvoir traiter de l’impalpable."

Retour dans l’escalier. Direction le futur appartement de Mélanie. "Là, c’est une ancienne rosace, pointe-t-elle en passant. Elle était cachée sous le revêtement de sol. C’est le président de l’Union des artisans qui me l’a fait découvrir." Cette rosace, elle aimerait la faire restaurer par un artisan. Comme la ferronnerie, les châssis ou les boiseries. "C’est une maison des talents, j’aimerais que les artisans puissent y montrer leur savoir-faire. J’aimerais qu’Alba soit aussi une sorte de showhouse des artisans."

©Kristof Vadino


On constate encore une fois que la chanteuse connaît les 1.200 m² du bâtiment comme sa poche. "J’ai invité toute la famille Dewandre à venir dans la maison. Ils m’ont expliqué comment ils y vivaient avant que la Maison Audent ne devienne le Consulat général d’Italie. C’était fantastique." La famille Dewandre, ce sont les descendants directs de la famille Audent, celle-là même qui a donné son nom au boulevard où est située la maison à Charleroi.

Au troisième étage, et sous la charpente, ce sera donc le grenier de Mélanie. "Et de ses invités. J’ai besoin de pouvoir les accueillir chez moi. Quand mon ami Damien Rice vient en Belgique, c’est important que je puisse le loger."

On termine doucement la visite? Non, pas du tout. Restent les caves – "Pour y danser. Je veux inclure le monde de la nuit." et un large détour par l’extérieur. "Quand j’ai demandé à une de mes amies danseuse où elle se verrait bien travailler, elle m’a montré cette plateforme. Il va donc falloir que j’aménage cela aussi. Enfin si ça entre dans le budget…" Sur la terrasse d’à côté, un peu de linge sèche. "Ce serait sympa de faire quelques photos avec le linge. À l’italienne."

"Autant, j’ai des doutes sur le vivre à deux, autant le vivre ensemble, j’y crois."


On profite de cette nouvelle séance photo pour redescendre dans la cuisine. Nos cappuccinos sont froids. Servis depuis deux heures. Et pourtant il nous reste encore des questions. Comment financer Alba? Quand on parle rénovation des lieux, de quel budget parle-t-on? Quand verra-t-on les premiers résidents prendre possession des lieux? "C’est bien pour tout cela que j’ai besoin d’une personne opérationnelle. Pour préparer le rétroplanning, ficeler les budgets, aller sonner à la porte des investisseurs…"

Un concert, une mise en lien

Pourtant, pas question pour elle d’attendre que la recherche de la perle rare aboutisse. "Je vais faire ce que je sais faire: de la musique. Je vais donner un concert particulier le 8 décembre au Palais des Beaux-arts de Charleroi. Ce sera un concert de mise en lien. Entre Alba et le public. Pendant un an, le projet a incubé. Aujourd’hui, il est prêt. On passe à l’action. Je veux leur dire: ‘Voilà, c’est en marche et pour participer, c’est maintenant.’"

Quant au concert proprement dit, la chanteuse ne veut pas lever trop haut le coin du voile. "Le public viendra voir un concert de Mélanie De Biasio, c’est certain. Mais je veux aussi leur faire découvrir d’autres choses, d’autres sons. Je veux croiser les gens et les sons. Je veux porter des talents. Il y aura des surprises. Chaque place vendue sera un don, une contribution directe à la réalisation du projet."

Retour à la cuisine. "C’est là que tout se passe. Car c’est une plateforme incroyable de rencontres. Autant, j’ai des doutes sur le vivre à deux, autant le vivre ensemble, j’y crois." La visite est finie. La boucle bouclée. On prend congé. On se fixe rendez-vous le 8 décembre. On ferme la porte. En espérant pouvoir la rouvrir bientôt.

Mélanie De Biasio, le 8 décembre 2018 à 20h00 au Palais des Beaux-Arts de Charleroi.

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