Mémoire vive

©BELGAIMAGE

En remplaçant le texte des "Sept paroles du Christ en Croix" par des lettres de déportés, Stéphane Dado donne au drame de Haydn une dimension méditative. L’un des moments forts des Nuits de Septembre, à Liège.

Tradition respectée, c’est dans la Cité ardente que la musique ancienne fait sa rentrée, au cœur des Nuits de Septembre. Né en 1957 sous l’impulsion de Suzanne Clercx-Lejeune, le rendez-vous liégeois fut en effet le premier en Europe à se consacrer intégralement à ce répertoire. 61 ans plus tard, la programmation des "Nuits" poursuit sur sa lancée, quitte à trancher quelque peu avec celle des autres Festivals de Wallonie.

"Les Sept paroles des déportés en croix"

Stéphane Dado, création.

Annie Dutoit, récitante.

Costantino Mastroprimiano, pianoforte.

Mais Stéphane Dado, son directeur artistique, assume: "Je demande à mes artistes invités des concerts uniques, privilégiant toujours une démarche ou une confrontation novatrices." Il sait de quoi il parle, lui qui signe pour cette édition une relecture interpellante des "Sept Paroles du Christ en Croix". Cette série de courtes phrases attribuées à Jésus avant sa mort a inspiré de nombreux compositeurs. Dont Joseph Haydn, qui en a tiré l’une de ses œuvres les plus dramatiques.

Spécialiste de la Shoah, Dado a voulu croiser l’histoire des déportés avec cet oratorio qu’il affectionne particulièrement. Il en fut le récitant dans la version orchestrale présentée à la Fenice de Venise en 2007…

À Liège, c’est cependant la réduction pour pianoforte qu’il a retenue. Elle sera interprétée par Costantino Mastroprimiano, révélation de la précédente édition. "Ce fin connaisseur du classicisme est le plus grand pianofortiste italien, insiste Dado. Il m’a avoué à quel point les textes que j’avais retenus avaient changé sa vision de l’œuvre de Haydn, et dès lors sa façon de la jouer. La récitante, elle, sera la comédienne Annie Dutoit, la fille de la pianiste Martha Argerich et du chef Charles Dutoit. Elle a déjà participé à différentes manifestations mémorielles. Ce sera un duo très fort."

"Tout est achevé"

Les textes, eux, ont fait l’objet d’un long travail de sélection. Dado a en effet visionné à la Fondation Auschwitz d’innombrables témoignages de Juifs enfermés dans des camps des pays de la Baltique – Polonais, Lituaniens, Danois… "Je voulais établir une correspondance entre les propos bibliques originaux et les écrits des déportés. Quand Jésus dit: ‘J’ai soif’, j’ai trouvé une lettre évoquant la privation de nourriture. De même, j’en ai une sur la maternité pour la phrase: ‘Femme, voilà ton fils’. Mais j’ai aussi une lettre qui témoigne de la stupéfaction des déportés à la descente du train, lorsqu’ils sont soumis à un premier tri. Tels ceux qui s’assoient ‘à la gauche ou à la droite du Christ’"…

"Je voulais établir une correspondance entre les propos bibliques originaux et les écrits des déportés."
Stéphane Dado
Directeur artistique

Si la tension qui s’installe naît autant des propos que de la musique, l’émotion doit aussi beaucoup au crescendo voulu par Dado, respectueux de la chronologie biblique, et du terrible "Tout est achevé" – "Alles ist vollbracht" – à mettre en parallèle avec la Solution finale.

Une telle confrontation dépasse inévitablement le cadre religieux. "Il s’agit avant tout, résume Dado, d’une méditation philosophique. Elle est une remise à l’honneur de la parole des déportés. Pour moi, elle est tout aussi importante que celle des Évangiles, car ce sont des témoins qui relatent leur massacre. Ce qu’ils évoquent, c’est leur propre Passion…" En ces temps où certains renouent avec le salut hitlérien, un concert contre la banalisation de la haine.

Ce samedi 8/9, salle académique de l’Université de Liège. Les Nuits de Septembre proposent 9 concerts du 7/9 au 7/10: www.lesnuitsdeseptembre.com

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content