Moby dicte

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Celui qui fut le passeur entre la sphère techno et le grand public se considère d’abord activiste avant de se considérer musicien. À l’aube de la sortie de son nouvel album, portrait d’un homme inquiet… Note: 4/5

Figure musicale incontournable des années 90, Moby tranche, de par son discours et son attitude, avec la pose hédoniste des raveurs des grands soirs. Né Richard Melville Hall, ce descendant d’Herman Melville doit son nom de scène à l’auteur de "Moby Dick". Éclectique – puisqu’à la fois photographe, DJ et producteur – et radical dans sa musique – en virant de la techno au punk rock –, il l’est aussi dans ses positions. Son album de heavy metal "Animal rights", sorti voici vingt ans, en témoignait. Lui, défend même les droits des animaux au point de mettre sur la pochette de son excellent nouvel album, un portrait de famille… à tête de vaches.

"Au niveau de l’impact sur les droits des animaux, la Cop 21 fut très frustrante, dénonce l’activiste pondéré, qui n’a pourtant pas sa langue en poche. Dans le texte final, il n’est jamais fait mention de l’agriculture animale, responsable à 45% du changement climatique. Avoir une discussion sérieuse sur ce sujet, comme ce fut le cas à Paris, et ne pas mentionner l’agriculture animale, c’est comme tenir un discours au sujet du cancer du poumon sans mentionner la cigarette!"

Car, bien sûr, cette empathie vis-à-vis du règne animal se double chez l’auteur de "Natural Blues" d’une préoccupation pour l’avenir de la planète et du rôle de l’humanité dans celui-ci. "Nous savons que les choses sont sur le point de mal tourner. L’humanité est dans une voiture qui dévale une colline, sans freins et sans ceinture." D’après lui, aucun effort notable n’est entrepris pour arrêter la catastrophe écologique, ce qui est impardonnable à ses yeux.

S’il devait choisir une épitaphe à apposer sur la tombe de l’humanité en tant qu’espèce, elle dirait: "Ils avaient très peur et se montraient cruels." Il explique cela du fait que, selon lui, "la perspective de la mort et d’une vie exempte de sens s’accompagne d’une immense terreur pour la plupart des êtres humains."

Est-ce à dire que cet intellectuel binoclard serait religieux? Moby préfère, bien qu’il soit galvaudé, le terme de "spiritualité", qui a au moins le mérite de fournir une meilleure compréhension de l’univers auquel l’humanité appartient. L’un des problèmes de la religion, toujours selon ce musicien d’éducation classique, est qu’elle tente d’apporter des réponses "et je crains qu’il ne soit pas possible d’en obtenir en ce qui concerne les questions ontologiques. Le mieux que nous puissions faire est de nous interroger et, peut-être, de répandre la bonté autour de nous et envers nous-même durant notre séjour ici-bas."

J’ai réalisé que j’avais passé mon existence à me faire du souci de façon obsessionnelle et pathologique.
Moby

En accord avec ses convictions, Moby est végétalien depuis trente ans. Une attitude qui a influencé sa musique sur de nombreux plans. Car être végétalien, au dire de Moby, constituait jusqu’il y a peu un choix bizarre qui a placé le musicien hors de la culture et de la société mainstream, lui octroyant un poste d’observation à la marge. "Autant j’apprécie la culture, autant je ne me suis jamais considéré comme en étant un acteur. J’en fais partie, tout en conservant un fort degré d’objectivité à son égard. Le concept même du végétalisme ou du punk rock consiste à observer la réalité avec lucidité. Par ailleurs, je me considère avant tout activiste." À tel point qu’il se dit peu disposé à transiger quant à son activisme dans l’intérêt de sa carrière de musicien. "Rien que d’y penser me rend quasiment malade", précise-t-il.

Moby est aussi propriétaire d’un restaurant… végétalien, Little Pine, à Los Angeles, où il se montre aussi intransigeant vis-à-vis de la musique, notamment de la sienne. "Nous suivons quelques règles musicales dans ce restaurant: la première étant que mes propres compositions n’y sont jamais jouées. La seconde, que nous ne diffusons pas de musique de club." D’ailleurs, il avoue détester manger dans un restaurant où la musique est trop présente, "sans doute parce que je suis devenu vieux", confie-t-il en souriant.

Désormais âgé de 53 ans, Moby est né à New York… un 11 septembre. Quant à savoir si les attentats ont eu une influence sur sa musique, Richard Melville avoue que, d’un point de vue personnel, suite au traumatisme de 9/11, il a pris encore plus de drogue et d’alcool qu’auparavant, pour finalement devenir sobre en 2008. "New-yorkais, je n’ai été touché par les attaques terroristes ni directement, ni indirectement, ni même au niveau de mes connaissances. Aucun de nous n’a, dès lors, été en mesure d’accepter que nous étions pourtant victimes d’un traumatisme réel…" Et d’un point de vue musical, il avoue être incapable de pointer précisément les manières dont sa présence à New York à ce moment-là ait pu l’affecter.

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Une influence directe et concrète au niveau de sa musique est par contre à chercher du côté de la littérature, notamment sur ce nouvel album, qui signe un retour aux sources pour cet artiste protéiforme, également à la tête d’une formation punk (The Void Pacific Choir). Son titre, "Everything was beautiful and nothing hurt", se révèle être une citation tirée d’un ouvrage de Kurt Vonnegut, son auteur favori depuis toujours. "Cette phrase, qui possède une qualité utopique d’une grande pureté, suppose de façon très simple que nous pourrions, demain, si nous le souhaitons, tous faire de cette Terre un paradis."

Mais Moby n’est pas que grand lecteur, puisqu’il a lui-même rédigé ses mémoires, parues voici deux ans, sous le titre "Porcelain: a memoir". "En les écrivant, j’ai réalisé que j’avais passé mon existence à me faire du souci de façon obsessionnelle et pathologique. Il y a eu des moments en particulier où je me suis fait du mouron pour ma carrière. Heureusement, aujourd’hui, ce n’est plus le cas. D’une part, plus personne n’achète de disques, et de l’autre, je ne fais plus de tournée." (Il rit.) D’après l’auteur, c’est un exercice auquel chacun devrait s’astreindre à un moment de sa vie, pour mieux se comprendre et s’accepter.

Si la figure de son arrière-arrière-arrière-grand-oncle Herman Melville ne l’a pas hanté durant la rédaction de ce livre, Moby a souvent songé au sort de Sean Lennon et Dhani Harrison, les fils respectifs de John et George, pour qui être conscient que l’on ne sera jamais aussi bon que son géniteur doit se révéler frustrant. "En tant que descendant d’Herman Melville, je me disais que, quoi que je fasse, ce ne serait jamais aussi bon que ‘Moby Dick’. Et, n’étant pas un écrivain professionnel, je ne devais pas trop m’en soucier. (Il rit.) J’ai aussi eu la chance que Melville soit mort il y a longtemps. Les attentes n’étaient pas aussi élevées que pour Sean et Dhani", explique-t-il.

Auteur de musiques de cinéma ("James Bond",…) et de séries comme "Prison break", comment réagirait-il si l’écriture de la bande originale d’une nouvelle version de "Moby Dick" lui était proposée? "Je m’informerais d’abord sur l’identité du réalisateur et son point de vue, précise-t-il. Ron Howard en a réalisé sa propre version, ‘The whale’. Un film bizarre… pour rester diplomate, parce que j’aime bien Ron. Mais si David Lynch me contactait avec l’idée d’une version de ‘Moby Dick’ en noir et blanc, belle, impressionniste et surréaliste à la fois, je ferais tout pour en devenir le compositeur. Si, par contre, il s’agissait de Michael Bay comptant débuter une franchise ‘Moby Dick’, comme dans le cas de ‘Transformers’, je m’enfuirais à la nage…"

Moby - Mere Anarchy (Official Video)


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