interview

Nelson Goerner, pianiste: "Avec Chopin, on recherche la fusion avec le clavier"

©Belga

Triple actualité pour le grand pianiste en résidence à Flagey! Nelson Goerner, qui vient d’enregistrer la "Burleske" de Strauss, joue Chopin en streaming, puis "Iberia" d’Albeniz au festival Musiq3.

On mesure aussi le talent d’un grand artiste à la longueur des effets qu’il produit en vous, des heures encore après l’avoir entendu. C’est assurément le cas du pianiste argentin vivant en Suisse, Nelson Goerner, que nous avons surpris à Flagey, il y a quelques jours, seul dans la salle avec les cinq caméras chargées de capter son récital Chopin, disponible sur le site de l’institution dès ce vendredi 11 juin. Goerner au sommet de cet art incomparable à faire chanter le piano comme la voix humaine, en toute simplicité, et à la laisser s’épanouir dans les harmonies suaves des nocturnes de Chopin.

Mais Nelson Goerner n’est pas seulement à l’aise dans les pages subtiles et intimes. Dans son nouveau disque, paru chez Alpha, il est soudain incandescent dans la "Burleske" de Strauss, une œuvre de jeunesse que Hans von Bülow, qui avait pourtant créé la "Sonate" de Liszt, avait décrétée injouable. Et l’on attend aussi dans le tour de force qu’exigent les quatre cahiers d’"Iberia" d’Albeniz, qu’il donnera au Festival Musiq3, en présentiel, le 27 juin, avant de revenir à Flagey, cet été, pour les enregistrer. Un chef-d’œuvre irradiant et hypnotique, et une forme de synthèse pour l’un des pianistes les plus complets de notre époque.   

Dans votre "Polonaise brillante", on ne sait plus où s’arrêtent vos doigts et où commencent les touches. Quel est le degré d’intimité que demande Chopin par rapport à son instrument?

Chopin demande un côté fusionnel du pianiste avec son instrument. On serait tenté de dire la même chose en parlant des œuvres de Liszt ou de Rachmaninov – des compositeurs qui ont été de grands pianistes eux-mêmes et qui écrivent pour le piano d’une manière tellement idiomatique que la musique paraît jaillir de leurs doigts. Il est clair que quand on est pianiste, on est très sensible à cette approche si naturelle et on recherche ce contact, cette fusion; on sent que c’est vers elle qu’à la fois les problèmes musicaux et pianistiques vont trouver leur solution.

"Il faut ouvrir ses oreilles à cette richesse polyphonique, de sorte que ces voix intermédiaires ne fassent pas perdre à la mélodie de son rayonnement mais, au contraire, lui donnent plus d’essor."

On connaît votre art de faire chanter le clavier, mais ce qui est frappant, c’est que vous ne vous contentez jamais de la mélodie. Toutes les voix médianes se déploient tout autour…

Ces voix médianes doivent avoir à la fois du relief et de l’intimité, un son un peu voilé, souvent mystérieux. La basse doit être très enveloppante, jouée de façon la moins articulée possible, mais avec une assise: c’est le socle de tout l’édifice sonore. Ce point d’équilibre, c’est très subtil et difficile à réaliser. C’est un travail d’écoute. Il faut ouvrir ses oreilles à cette richesse polyphonique, de sorte que ces voix intermédiaires ne fassent pas perdre à la mélodie de son rayonnement mais, au contraire, lui donnent plus d’essor.

Dans votre nouveau disque Strauss, on est soudain dans un tout autre registre. Comment gérez-vous toutes ces facettes, de l’intimité la plus tendre à l’explosion virtuose et orchestrale des grandes pages de la fin du XIXe siècle…

J’ai toujours eu une admiration pour les pianistes qui ont cette capacité à entrer dans des mondes très différents. En tant que musicien, j’ai besoin de cette diversité: pas pour être éclectique mais parce que cela me passionne et que je n’aime pas classifier les répertoires. Des gens comme Sviatoslav Richter, qui abordent des programmes tellement différents; pareil pour Claudio Arrau.

Nelson Goerner, "Burleske en ré mineur", TRV 145, Alpha

Qu’entendez-vous chez eux que l’on n’entend plus aujourd’hui?

Je crois que je pourrais reconnaître entre mille une sonate de Schubert par Kempff. Horowitz, on le reconnaît tout de suite; Cortot, Rachmaninov, Friedman, également. Ces grands pianistes du passé avaient une prise de parole, une voix qui leur était propre, forgée, travaillée. Ils étaient souvent compositeurs eux-mêmes – ce que je ne suis pas. À l’époque, il y avait moins de dissociation entre les disciplines musicales et cela apportait sans doute une autre dimension.

"Albeniz devait être complètement… dingue parce qu’il y a des croisements de mains, des sauts acrobatiques hallucinants!"

Vous allez jouer l’intégrale d’"Iberia" au Festival Musiq3, le 27 juin, puis l’enregistrer à Flagey. Le grand chef-d’œuvre d’Albeniz cumule toutes les dimensions que nous venons d’évoquer…

On n’en joue souvent que quelques numéros, "Triana", "El Albaïcin", mais les intégrales sont rares. C’est une œuvre tellement originale. Albeniz devait être complètement… dingue parce qu’il y a des croisements de mains, des sauts acrobatiques hallucinants! C’est une conception du piano que même Liszt n’a pas eue, qui relève presque de l’impossible. Mais ce n’est jamais de l’acrobatie pour elle-même: il touche toujours quelque chose.

Debussy disait qu’avec certaines pièces d’"Iberia", on était aveuglé par une lumière éclatante. Mais quelqu’un comme Debussy était aussi attiré par ce qu’il y a de plus secret dans cette œuvre, de plus mystérieux; ces climats où l’on entend le son des guitares, une musique de nuit. Il y a tout ça. Des pièces flamboyantes, avec cette vitalité rythmique omniprésente, et, sous-jacent, toujours ce quelque chose d’impalpable.

Son actualité

Du 11 au 27 juin, en streaming dans quatre nocturnes, l'Andate spianato et la Grande polonaise brillante de Chopin. Série Masters at work de Flagey - 5 euros.

Le 27 juin, à 16h, en récital dans "Iberia" d'Albeniz (intégrale), dans le cadre du Festival Musiq3 - 17 / 10 euros.

Nouveau CD "Burleske, Serenade & Tod und Verklärung", avec le Philharmonique de Radio France, dirigé par Mikko Frank. Note de L'Echo: 5/5

Festival Musiq3 en présentiel!

On sera toujours en jauge limitée mais les salles de Flagey seront bien ouvertes du 25 au 27 juin pour les 10 ans du Festival Musiq3, le dernier de son fondateur, Benoît Debuyst, qui passera la main à la soprano Julie Calbete et lui lèguera sa recette décontractée qui séduit généralement 10.000 mélomanes. 32 concerts entre Flagey, le Lumen et l'Abbaye de La Cambre, à Ixelles, ouverts par le violoniste Renaud Capuçon et clôturés par Nelson Goerner. Épinglons le claveciniste Justin Taylor, "L'Octuor" de Mendelssohn avec Lorenzo Gatto et Sylvia Huang, "L'apprenti sorcier" avec Maureen Dor pour les familles, les "Variations Goldberg" de Pavel Kolesnikov, le projet autour de l'"Opus 111" de Beethoven avec Fabian Fiorini et le 1er lauréat du Reine Élisabeth, Jonathan Fournel. Les transats sont compris!

Du 25 au 27/6, à Ixelles et en direct sur La Trois (25/6) et sur Musiq3: Festival Musiq3

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