Nicolas Michaux, être et avoir été

Avec les années, Nicolas Michaux, à la manière d’une Kate Tempest, pense avoir de plus en plus une démarche documentaire: "J’essaie de documenter mon propre parcours via la musique." ©Alessandro Bertoncini

Avec "Amour Colère", l’artiste liégeois signe un des meilleurs albums "made in Belgium" de cette drôle d’année 2020. Un plaisir pour les oreilles, et de la matière à réflexion…

Voilà un petit moment maintenant que Nicolas Michaux partage plus ou moins équitablement son année entre la Belgique et l’île danoise de Samsø. C’est là-bas que ce nouvel album a vu le jour, conçu dans la même veine artisanale que son prédécesseur, "À la vie à la mort" (2016). "Je joue presque tous les instruments, à l’exception de la batterie, mais il est vraiment 'fait maison'. J’ai mes moniteurs, ça fait maintenant plusieurs années que j’ai acheté de très bons préamplificateurs, j’ai mes micros, mes instruments et je l’ai fait comme ça dans le salon, au milieu des jouets de la petite et du linge qui sèche!"

Pop

"Amour Colère"

♥ ♥ ♥ ♥

Nicolas Michaux, Capitane Records

Sortie le 25 septembre

En concert le 1er octobre aux Nuits Botanique, avec Under The Reefs Orchestra.

Ses chansons ont à la fois quelque chose de contemporain et d’intemporel. Question d’influences, notamment. Sur les questions de fond, dit-il, elles viennent plutôt des années 60 et 70. "Sur les questions de forme – de son, de style, etc. –, je peux être assez influencé par ce qui se fait aujourd’hui. Comme quelques disques de Mac DeMarco. Je trouve que le gaillard a quand même vraiment rebattu les cartes de ce que pouvait être un projet indé, en travaillant à la maison, avec son propre matériel, en étant soi-même producteur…"

Changer de paradigme

"Amour Colère", c’est le titre de cet album mais aussi un peu l’état d’esprit de son auteur. "J’ai l’impression que ce sont des courants qui traversent nos sociétés. Je pense qu’il y a beaucoup d’amour mais aussi beaucoup de colère dans les rues." Soit deux pôles entre lesquels se partagent dix nouvelles chansons, tantôt en anglais, tantôt en français. "Certaines, comme 'Harvesters', 'Every word' ou 'Nos retrouvailles' sont comme des chroniques inspirées par ma vie plus intime, familiale, et ce que j’essaie de faire à Samsø. L’autre 'versant', plus mordant, plus politique, est influencé par des frustrations qu’on peut tous ressentir ces dernières années, face à l’état du monde, aux dangers, à l’urgence de changer de paradigme."

"Je pense qu’il y a beaucoup d’amour mais aussi beaucoup de colère dans les rues."
Nicolas Michaux
Auteur-compositeur

Ceux et celles qui ont déjà vu le clip illustrant "Parrot", extrait de ce disque, voient où le garçon veut en venir. Les images s’y succèdent, illustrant les violences policières, le consumérisme, la politique, les manifs, le féminisme, le Black Lives Matter, les médias… On y voit même notre bon Roi!

"Avec Yoann Stehr (le réalisateur, qui a aussi œuvré pour Aksak Maboul, NDLR), on a simplement voulu faire un point sur 2020, "in your face", en travaillant selon la structure de la chanson. En deux volets, donc. Le premier, tant que le chant est là, est comme un état des lieux, qui montre à quel point nos dirigeants et nos dominants nous mènent à la catastrophe. Ça fait froid dans le dos. Le deuxième volet est plutôt un hommage, et peut-être un petit coup de pouce, je ne sais pas, à tous ceux qui sont déjà dans la rue et se battent pour sauver ce qui peut encore l’être. Et le clip se termine avec des poings juxtaposés de toutes les couleurs, je le vois donc aussi comme un vrai message d’espoir!"

"Parrot", Nicolas Michaux

L'ouvrir

"Nicolas Michaux est le chanteur belge le plus passionnant du moment", décrétait-on dans Les Inrocks en 2016. Onze ans auparavant, le Liégeois faisait pourtant déjà parler de lui alors que la vague des "Sacrés Belges" (Mud Flow, Girls In Hawaii, Zop Hopop, Ghinzu…) était toujours haute. C’est qu’il chante alors dans le groupe Eté 67 né entre Esneux et Tilff, lequel groupe s’offre un vrai petit tube radiophonique avec "Le quartier de la gare". Que percevait-on déjà chez lui à l’époque, qu’est-ce qui a changé au fil des ans? "Tout le monde pourrait se poser ce genre de question", s’amuse-t-il. "Je crois qu’il y avait déjà beaucoup de choses d’aujourd’hui dans le jeune chanteur d’Eté 67. Mais tout était mal dégrossi, un peu maladroit, jamais très, très clair dans ma tête. Je fonctionnais beaucoup plus à l’instinct, à l’énergie. Quand le groupe a commencé, j’avais 13 ou 14 ans, et quand 'Le quartier de la gare' est sorti, j’en avais 19. Spirituellement, politiquement, artistiquement, énormément de choses étaient déjà là mais elles devaient être raffinées. Et le métier qui est le mien, de producteur artistique, de songwriter, d’ingénieur du son et autre, ne s’apprend pas du jour au lendemain!"

Quand j'étais jeune, je fonctionnais beaucoup plus à l’instinct, à l’énergie.

Aujourd’hui, il en est convaincu: l’artiste (notamment) a une obligation morale de "l’ouvrir"! Sans quoi, le terrain est laissé libre à ceux qui le font tout le temps: "Si des gens comme nous ne le font pas, ce sont les officiels assermentés qui ne la ferment jamais une minute depuis qu’ils sont en place. Les Alain Minc, Jacques Attali, Bernard-Henri Lévy, Michel Onfray et que sais-je encore." L’ouvrir fait même partie de son travail, pense celui qui s’intéresse depuis quelques années aux travaux de Bernard Friot, le théoricien du salaire à vie. L’homme est aussi historien de la sécurité sociale en France: "Il imagine de l’étendre à d’autres domaines que ceux de l’enseignement, des soins et des retraites. À, pourquoi pas, l’alimentation, le logement, l’agriculture… Depuis le Covid, il est en train d’apparaître sur les écrans radar, ce qui n’était pas vraiment le cas auparavant, et d’être débattu publiquement dans la société. Je vois ça comme d’autres très bonnes choses."

"Haversters", Nicolas Michaux

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