Nikolai Lugansky: "L'opus 111 est l'une des plus grandes œuvres offertes à l'humanité"

Nikolai Lugansky, ou quand la musique devient la plus naturelle des respirations. ©Marco Borggreve

Le pianiste russe offre une lecture magistrale des trois dernières sonates de Beethoven. Indispensable pour terminer l'année… Beethoven. Interview-portrait.

Il rectifie d'emblée une légende – non, à 5 ans, il n'a pas joué d'oreille une sonate de Beethoven. "Seulement des morceaux", sourit-il. Nikolai Lugansky, joint à Moscou en visioconférence, s'amuse de ce genre d'anecdotes. Il est vrai que son parcours émaillé de prix prestigieux et sa discographie exemplaire se passent d'enjolivures. Après sa superbe gravure des 24 "Préludes de Rachmaninov", ces ultimes sonates de Beethoven révèlent sous ses doigts leur dimension universelle. Et pourtant, yeux bleus rieurs et sourire réservé,  Lugansky reste d'une simplicité désarmante. S'il fut précoce et surdoué, il insiste avant tout sur sa chance d'avoir eu "des parents très compréhensifs" – deux scientifiques. Et confirme que l'idée de faire carrière dans la musique ne lui est "venue que peu à peu, sans savoir vraiment quand", alors qu'il donnait déjà de nombreux concerts. Étonnante humilité à l'altitude qui est la sienne, mais trait de caractère ancré depuis toujours.

Est-il exact que, lorsque vous étiez jeune, vous traîniez délibérément pour apprendre une partition afin de ne pas vous démarquer de vos camarades?

Question intéressante… (il rit). S'il s'agit de sport ou d'échecs auxquels j'adore jouer, je veux à tout prix gagner. Mais en musique, ce désir de compétition n'existe plus. Nous sommes tous gagnants. Il y a de la place pour tout le monde. Lorsque j'écoute un collègue, je suis très heureux s'il joue bien. Mais très en colère s'il joue mal…

"Pour peindre la passion, la musique l'emporte toujours sur les mots."

Je ne vais pas vous parler de l'âme russe, ce qui tourne vite à la caricature…

…et vous avez raison. Je ne me demande pas tous les matins ce que c'est que d'être Russe (il rit). Quand je joue Beethoven, je suis imprégné de sa culture, de sa philosophie…

…mais vous devez beaucoup à votre formation commencée à 7 ans à l'École centrale de musique de Moscou.

J'ai eu cette chance. Le système soviétique offrait gratuitement de telles études en internat, où l'on apprenait la musique pendant sa scolarité. Un système a priori égalitaire, mais très exigeant, qui était parfait pour les meilleurs, moins pour les autres. Je dois beaucoup aussi à la grande pianiste Tatiana Nikolaïeva et à son indépendance d'esprit.

Vous avez attendu longtemps avant d'enregistrer ces trois sonates, dont le fameux opus 111. Pourquoi?

Classique

"Beethoven – Late piano sonates op.101,109, 111"
Nicolai Lugansky

Note de L'Echo: 5/5

J'ai toujours eu une certaine timidité à son égard. L'opus 111 est l'une des plus grandes œuvres jamais offertes à l'humanité. J'y suis enfin venu grâce au temps laissé libre par l'annulation de mes concerts. Pour servir une telle partition, je devais pouvoir vivre avec elle de longs mois.

Le défi de cette sonate, c'est le contraste entre ses deux mouvements, deux mondes à part entière?

Exactement. Les Allemands expriment cette dualité en opposant les verbes "werden" et "sein", devenir et être. Les compositeurs sont l'un ou l'autre. Beethoven, lui, est les deux à la fois, ce qui est exceptionnel. Le premier mouvement traduit une force phénoménale – le devenir. Le deuxième, l'ariette, est un monument de l'esprit – l'être. Le temps musical disparaît, comme ce sera plus tard le cas avec Bruckner ou Messiaen.

Votre rapport à la scène? Vous avez dit un jour qu'elle vous détruisait…

Plus jeune, ce n'était pas mon endroit préféré. Certains interprètes ont besoin de théâtre – songez à Liszt –, pas moi. Avec l'expérience, la scène et le public, aujourd'hui, me donnent de l'énergie, même si cela reste parfois douloureux. C'est lié à la force d'évocation de la musique... La littérature, sauf peut-être la poésie, n'exprime jamais aussi bien que la musique ces émotions que sont la passion, l'amour, la haine. Si nous essayons de les décrire, on est banal, car elles passent par un prisme intellectuel qui appauvrit leur force. Pour peindre la passion, la musique l'emporte toujours sur les mots.

Piano Sonata No. 32 in C Minor, Op. 111: II. Arietta. Adagio molto semplice cantabile - Var.I - Var.II - Var.III - Var. IV - Var. V – Coda · Nikolai Lugansky · Ludwig van Beethoven

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés