"Nous avons besoin d'être connectées à notre époque"

©Umberto Nicoletti

Elles ont 50 ans de scène en duo, mais toujours le même appétit insatiable d’explorations. Les sœurs Labèque reviennent aux Piano Days de Flagey avec un programme Philip Glass. Dont une première belge. Interview avec Katia.

Elles auraient pu faire carrière en solo. Katia et Marielle Labèque ont préféré le duo, "par peur de la dure vie de soliste", admet Katia. Un demi-siècle plus tard, les sœurs Labèque écument toujours les plus grandes scènes mondiales. Leur répertoire est à leur image: résolument ancré dans le temps présent.

Récital Philip Glass
samedi 9/2 - 22h
Studio 4: www.flagey.be

C’est en Finlande que nous avons joint Katia par téléphone, où le duo ouvrait la saison de l’Helsinki Philharmonic avec le concerto que lui a dédié Bryce Dessner, protégé de Philip Glass auquel les sœurs Labèque consacrent leur récital aux Piano Days 2019, à Flagey, ce samedi 9 février. "Dessner est un compositeur incroyable, s’enflamme Katia. Nous reprendrons une partie de ce programme en avril à la Philharmonie de Paris, avec Dessner et Chalmin à la guitare. En deuxième partie, nous jouerons une pièce que nous a composée Tom Yorke, leader de Radiohead. Tout aussi fabuleux…"

©Umberto Nicoletti

Ce besoin de musique actuelle, c’est un retour à vos débuts, nourris d’avant-garde?
Plutôt une constante. Nous avons besoin d’être connectées à notre époque. Il est vrai que notre premier enregistrement, en 1969, a été celui des "Visions de l’Amen" d’Olivier Messiaen, sous sa direction artistique. Il nous a ouvert les portes de tous ceux que nous avons joués et rencontrés alors – Berio, Boulez, Ligeti, Boesmans…

Vous êtes passées à Gershwin dans les années 1980, avec un "Rhapsody in blue" pour deux pianos qui a été l’un de vos premiers grands succès…
Et on nous a reproché d’abandonner les "contemporains"! Mais jouer Gershwin était une évidence, surtout aux États-Unis. Nous avons aussi créé "West Side Story", avec l’accord de Bernstein, dans une version pour deux pianos et deux percussions. Nous ne sommes jamais enfermées dans un genre. Les solistes disposent d’un immense répertoire, pas les "deux pianos". D’où l’urgence d’en créer. Nous avons commissionné beaucoup d’œuvres. Beaucoup de gens vous conseillent dans votre parcours, mais quand vous êtes sur scène, vous êtes seule. Il faut être persuadé de la beauté de ce que vous allez jouer.

Ces dernières années, vous défendez beaucoup les minimalistes et leurs disciples…
Le minimalisme est la dernière grande révolution classique, née dans les années 1960, en rupture avec la musique contemporaine. Les minimalistes ont réintroduit la mélodie, le rythme, et influencé toute la musique actuelle – rock, électro, pop… Notre époque!

"Nous avons aussi créé ‘West Side Story’, avec l’accord de Bernstein, dans une version pour deux pianos et deux percussions. Nous ne sommes jamais enfermées dans un genre."

À Flagey, c’est donc Philip Glass qui sera à l’honneur et avec une belle surprise…
Nous commencerons en effet le récital par deux pièces que nous sommes seules à jouer et qui seront des premières en Belgique. Philip nous les a offertes l’an passé, lorsque nous avons donné son concerto avec le New York Philharmonic. Marielle joue ensuite les études n°17 et 18, et je poursuis avec les n°19 et 20. La 20 est l’une des plus belles pages de Philip pour le piano! Nous finirons par les quatre mouvements pour deux pianos, une pièce très importante présente sur notre CD "Minimalist Dream House".

Votre programme de concerts en Europe et aux Etats-Unis est overbooké pour trois ans. Jamais envie de souffler?
On n’a jamais été dans une période aussi créative que depuis la création de notre propre label en 2006. Quelle liberté! On avait arrêté d’enregistrer en 1996 car nous ne trouvions plus d’accord avec Philips. C’était notre époque Bach. Nous tournions sur des pianoforte Silbermann avec Il Giardino Armonico… Philips nous a trouvées "boring" (ennuyeuses), ne comprenant pas que l’on préférait Bach à un "cross-over" qu’il nous proposait, style que nous aurions soi-disant inventé. C’est faux. Nous détestons ce mot. Nous désirons simplement ne pas nous cloisonner.

Katia and Marielle Labèque; 4 movements (Philip Glass)

Cela vous vaut un public inhabituel…
Il est très mélangé en effet. On adore. Berio nous disait que le plus important en concert, c’était d’avoir le plus de visages différents dans la salle. Car peu importe la motivation avec laquelle on vient au concert, l’essentiel est d’y aller.

Un concert à deux pianos est toujours spectaculaire. Et vous cultivez un côté glamour… On vous taquine à ce propos?
Oui, mais un concert est aussi un show. On aime être bien habillées. Nous avons fait nos débuts en jeans et en t-shirts noirs, sans le sou. Cela a plu à certaines rédactrices de mode qui nous ont introduites chez les couturiers Alaïa, Yamamoto, Myake… Nous sommes très amies aujourd’hui avec Riccardo Tichy, qui a été la griffe Givenchy, et nous habille toujours. Et comme ni Marielle, ni moi n’avons changé de taille, nous avons encore toutes nos tenues vintage. Vous n’avez jamais assez de place dans les journaux pour parler de musique classique, mais à nous, elle manque dans nos placards! (Elle rit.)

Piano Days 2019 | 15 concerts En 5 jours à Flagey

Rendez-vous rituel des fans de grand piano, la nouvelle édition des Piano Days de Flagey, qui accueille les sœurs Labèque le 9 février, mélange jeunes pousses hyper douées et valeurs confirmées. Très attendus du côté émergent, Víkingur Ólafsson présentera son récent album Bach, déjà plébiscité (9/2), tandis que Matan Porat rejoindra l’excellent Quatuor Modigliani dans le Quintet n°2 de Dvořák (10/2). Rafal Blechacz, lui, sera accompagné par le Brussels Philharmonic dans le "Concerto n°23" de Mozart (8/2) alors que l’OPRL montera à Bruxelles pour accompagner deux révélations du Reine Eilsabeth, Plamena Mangova et Denis Kozhukhin dans un programme Rachmaninov (10/2). Paul Lewis célébrera comme il se doit Haydn, Beethoven et Brahms (9/2). Concert d’ouverture entre jazz et classique avec Stefano Bolli (7/2) et de clôture avec Hélène Grimaud, pour finir en beauté.

Piano Days Flagey, du 7 au 12/2: www.flagey.be.

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