Opéra | À Anvers, un bijoutier zigouille ses riches clients...

Le bijoutier sanguinaire (le baryton britannique Simon Neal, bien frappé) s'enfonce autant dans la folie que dans un amas moelleux de boudins et de coussins brillants, qui l'engloutissent littéralement! ©Annemie Augustijns / Opera Ballet Vlaanderen

Opera Vlaanderen dépose une pépite entre les mains du metteur en scène Guy Joosten: "Cardillac", de Hindemith, ou l’histoire d’un bijoutier assassin.

Opéra

"Cardillac"

Note: 4/5

De Paul Hindemith. Dmitri Jurowski, direction musicale. Guy Joosten, mise en scène. Orchestre symphonique et Chœurs d’Opera Vlaanderen.

>À Anvers, jusqu'au 12/2, puis à Gand, jusqu'au 3/3

Une ville, Paris, dont les habitants, tourmentés par une cascade de meurtres commis pour faciliter le vol, vivent dans la crainte et la suspicion constantes. Point commun entre les victimes? Poignardées à la nuit tombante, elles possédaient toutes de magnifiques parures conçues par le maître-joaillier René Cardillac… Qui est le mystérieux serial killer? La réponse est vite fournie, sur scène, quand le Cavalier et sa Dame, trop occupés à s’accoupler, passent également par la lame: le criminel est le bijoutier en personne, qui piste ses acheteurs et les zigouille, tant il souffre d’être séparé de ses créations…

Cet authentique et rare trouble de la personnalité, susceptible de frapper les artistes de tous bords, a donné lieu à un ensemble de symptômes appelé syndrome de Cardillac: il est le moteur de l’œuvre homonyme, également méconnue, de Paul Hindemith, qu’Opera Vlaanderen, en déterreur de titres inhabituels, propose à Anvers puis à Gand. "Cardillac" (1926), curiosité de la Neue Sachlichkeit (un mouvement post-expressionniste allemand, dont les partisans "dégénérés" furent traqués par le régime nazi), ne devrait pas être à l’affiche d’autres théâtres, en Europe, avant longtemps: un prétexte pour y foncer.

Les autres bonnes raisons tiennent à la lecture très sombre et "psychotique" de Guy Joosten: acclamé depuis longtemps à l’international, le régisseur flamand, dont c’est la trentième mise en scène lyrique en Belgique (et la dernière, annonce-t-il), a transposé le cadre français du XVIIIe siècle (le livret de "Cardillac" s’inspire de la nouvelle "Mademoiselle de Scudéry", de E.T. A. Hoffmann) au lieu même de cette nouvelle production: le quartier diamantaire d’Anvers, dans les années 20. À côté d’un marchand de pierres précieuses en kippa, un peu de l’élégance parisienne jaillit encore des habits haute couture de certains solistes et du chœur (cols en fourrure et colliers, pour ces citadins angoissés, tous clients fortunés de Cardillac). Le reste est noir, très noir, zébré parfois de rouge, et saturé d’or, surtout: peu à peu, le bijoutier sanguinaire (le baryton britannique Simon Neal, bien frappé) s’enfonce autant dans la folie que dans un amas moelleux de boudins et de coussins brillants, qui l’engloutissent littéralement.

Cardillac (Paul Hindemith) - trailer

Cocktail explosif

Sans esthétisme superflu, ce cocktail de convoitise, d’érotisme et de violence colle assez bien à la composition très fascinante et puissante, même si peu lyrique, de Hindemith. Le chef russe Dmitri Jurowski rend hommage à cette musique aux rythmes complexes (proches de moteurs, à l’ère industrielle naissante, que Joosten évoque en vidéo), gorgée de clins d’œil au baroque d’Haendel et de Bach, ainsi qu’au romantisme italien. Antiwagnérienne, taxée de "cacophonique" lors de sa création à Dresde, elle a ceci de particulier qu’elle ne double jamais l’action sur scène.

Cette curiosité de la "Neue Sachlichkeit" ne devrait pas être à l’affiche d’autres théâtres, en Europe, avant longtemps: un prétexte pour y foncer.

Chez Hindemith, texte et sons semblent rouler sur deux voies distinctes. Ainsi, lorsqu’au premier acte, on attend l’aria tendre entre les amants… aucun des deux ne desserre les lèvres, en une bizarre pantomime articulée autour d’une barre de pole dance. Ouvrez les oreilles, cependant: dans la fosse d’orchestre, deux mélodies à la flûte se courent l’une derrière l’autre. Étrange, l’opéra-roman policier de Hindemith? Démoniaque. Mais osez-le…

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